Skip to main content

Full text of "Salon illustré de 1879 : comprenant deux cents dessins originaux exécutés par les artistes d'après leurs oeuvres ..."

See other formats





/ 



PREMIÈRE ANNÉE 




alon illustré 



de 1879 

COMPRENANT 

DEUX CENTS DESSINS ORIGINAUX 

Exécutes par les Artistes d'après leurs œuvres 

ET ACCOMPAGNÉS DE POÉSIES INÉDITES 

Publié sous la direction de 
F.-G. DUMAS 




Innovaie et perficere. 



PARIS 
LUDOVIC BASCHET 

ÉDITEUR 
12G, boulcvat\l Magenta 



LONDON 
BRITISH AND FOREIGN 

artist's association 

m. Cockspur Street S. \\ . 






AVIS 



Désireux de rendre notre Publication du 
SALON ILLUSTRÉ DE 1879 aussi parfaite que 
possible, nous avons fait réimprimer la préface 
sur une justification plus en rapport avec celle du 
reste de l'ouvrage. 

M. L. Bonnat, dont le dessin du portrait de 
Victor Hugo était imparfaitement reproduit, a bien 
voulu nous en communiquer un autre sur lequel 
nous avons fait un nouveau cliché, pour remplacer 
cette feuille qui laissait à désirer. 

Enfin, nous joignons une Table qui termine la 
première partie. 

Nos Souscripteurs voudront bien mettre ces 
feuilles à leurs places respectives. 

L'Éditeur, 



Paris — Imp. Richard et Cie. 



PARI*. — IMPRIMERIE M O T T E R O Z, I>4 



RIE DU FOIR 



PREMIERE ANNEE 

Salon illustré 

de 1S79 

COMPRENANT 

DEUX CENTS DESSINS ORIGINAUX 

Exécutés par les Artistes d'après leurs ceuores 

ET ACCOMPAGNÉS DE POÉSIES INÉDITES 

PAR MM. 

JEAN AICARD, THÉODORE DE BANVILLE, EMILE BLÉMONT, HENRI DE BORNIER, PAUL BOURGET 

FRANÇOIS COPPÉE, PAUL DEMENY, ADRIEN DEZAMY, ERCKMANN-CHATRIAN 

ALFRED DES ESSARTS, EMMANUEL DES ESSARTS, ARISTIDE ET CHARLES FREMINE 

CHARLES GRANDMOUGIN, ERNEST D'HERVILLV, ARSENE HOUSSAVE 

GEORGES LAFENESTRE, PAUL MILLIET, MAURICE MONTÉGUT, LUCIEN PATE, CASIMIR PERTUS 

AMÉDÉE PIGEON, FRANCIS PITIIE, JEAN RICHEPIN, GUSTAVE RIVET, ARMAND SILVESTRE 

ANDRÉ THEURIET, LÉON VALADE, GABRIEL VICAIRE, GUSTAVE VINOT. 

Publié sous la direction de 
F. -G DUMAS 



\r\\ 



& k _, 




Innovare et perficere 



PARIS 

LUDOVIC BASCHET 

ÉDITEUR 

12Ô. Boulevard Magenta 



LONDON 

BRITISH AND FOREIGN 

ARTiST's association 

19, Cockspur Street S. W. 



Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

Research Library, The Getty Research Institute 



http://www.archive.org/details/salonillustrde1802duma 



AVANT-PROPOS 



Un catalogue, illustré par les artistes eux-mêmes, 
laisse un excellent souvenir entre les mains des personnes 
qui visitent le Salon ; il permet en outre, à celles qui ne 
peuvent connaître nos expositions annuelles que par les 
critiques des journaux, de se rendre un compte plus exact 
des œuvres principales dont il est question. 

Dans l'avenir, ces catalogues constitueront de sérieux 
documents. 

Combien plus captivants seraient les Salons de Diderot, 
écrits de 1739 à 1781, s'ils étaient accompagnés de ces 
croquis qui résument si fidèlement la composition et le 
dessin d'un tableau, d'une statue ou d'un bas-relief. 

Les œuvres exposées alors par Vernet, Greuze, 
Boucher, Chardin, Fragonard, Loutherbourg, Nattier, 
La. Tour j Vanloo, Lépicié, Houdox, Falconnet, Allegrain, 
Le Moyne, et tant d'autres maîtres de cette époque, seraient 



ainsi présentes à nos yeux; et nous aurions, du moins, 
un souvenir intéressant et précis de celles qui sont dispersées 
ou détruites. 

Encouragé par le succès du Catalogue Illustré, j'avais 
le désir de créer une œuvre plus artistique et plus complète. 

Publié avant l'ouverture du Salon, ce catalogue devait 
forcément comporter des lacunes ; je me suis d'abord appli- 
qué à les combler en ajoutant à la première partie vingt- 
cinq dessins nouveaux reproduisant les œuvres de peintres 
hors concours, tels que : Pierre Billet, Jules Breton, Henri 
Duprav, Fantin-la-Tour, Henri Gervex, Guillaumet, 
Gustave Jacquet, Jules Lefebvre, Olivier Merson, Roll, etc. 

J'ai ensuite donné à la sculpture la place à laquelle 
elle avait droit. 

J'ai cru devoir conserver, à l'ouvrage que je publie 
aujourd'hui, un caractère officiel et documentaire; aussi 
ai-je créé une seconde partie exclusivement réservée aux 
dessins des œuvres récompensées par le Jury, j'y a fait 
figurer les listes officielles des médaillés et des nomi- 
nations dans l'Ordre de la Légion d'honneur ainsi que 
celle des œuvres acquises par l'Etat. 

Enfin, pour compléter l'année artistique, j'ai ajouté un 
appendice où figurent les sujets donnés aux concours pour 
les Grands Prix de Rome, ainsi que les esquisses primées 
au récent concours de la Ville de Paris pour l'érection 
d'une statue monumentale de la République et dont les 
dessins sont également exécutés par les principaux concur- 
rents eux-mêmes. 

Ces modifications donnaient à la partie artistique un 
appoint satisfaisant ; mais la nomenclature du Catalogue 



Illustre n'avait plus aucun intérêt; moins détaillé que le 
catalogue officiel, que tous nos amateurs d'art possèdent, il 
avait dû être composé dans des conditions d'économie 
qui n'était pas en rapport avec le caractère que je desirais 
donner à la présente publication. 

J'eus d'abord la pensée d'emprunter aux critiques 
parues dans les journaux pendant le Salon; mais le plus 
souvent, les lignes relatives aux œuvres qui figuraient à mon 
catalogue, étaient trop oti trop peu importantes. 

Je me décidai alors à demander aux poètes leur colla- 
boration spéciale et je me hâte d'ajouter qu'ils ont géné- 
reusement répondu à mon appel. Je n'ai donc point fait 
ici œuvre de critique, et d'ailleurs tel n'a jamais été mon 
but ; j'ai voulu établir un lien plus intime et plus durable 
entre l'artiste et l'amateur, en gravant mieux dans la mé- 
moire de celui-ci les œuvres les plus intéressantes. Un tel 
livre n'a peut-être pas la même importance documentaire, 
mais il s'adresse sûrement à un public plus nombreux. En 
mêlant la poésie à la peinture, je ne crois pas avoir nui à 
ce dernier art; souvent les vers du poète, font ressortir 
encore le sentiment du peintre, en donnant une idée de son 
coloris et en expliquant le sujet de son tableau. 

Aux oeuvres de certains idéalistes, comme Henner ou 
Puvis de Chavannes, les vers du poète communiquent pour 
ainsi dire une vie nouvelle, et nous sommes convaincus 
qu'en lisant les poésies exécutées d'après les compositions de 
ces maîtres, 1 plus d'un lecteur sentira mieux le côté vrai- 
ment inspiré de ces toiles. 

La langue poétique d'aujourd'hui, merveilleusement 
enrichie par le romantisme, se prêtait, du reste, à ma 
tentative; Victor Hugo et Théophile Gautier ont poussé à 



ses dernières limites l'art de peindre avec des mots, et 
notre jeune école, tout en gardant intact le culte de ridée, 
est loin d'avoir oublié la science descriptive de ces maîtres 
qui servent encore de modèles à plusieurs de nos con- 
temporains. 

Il m'a paru, du reste, que la musique des vers donnait un 
certain charme aux reproductions des tableaux et des sculp- 
tures ; bien qu'elle ne puisse remplacer l'harmonie des tons 
et des lignes, elle semble, mieux que la prose, nous faire 
oublier cette sorte de froideur qui s'attache au dessin pro- 
prement dit. 

L'empressement que m'ont témoigné les poètes, les pein- 
tres et les sculpteurs, ainsi que l'appréciation bienveillante 
dont mon idée a été l'objet de la part d'hommes tels que 
Victor Hugo, Alexandre Dumas, Charles Blanc et Paul 
de Saint-Victor, m'ont vivement soutenu au milieu des 
difficultés que présente la publication d'un ouvrage aussi 
important; j'adresse de nouveau mes sincères remerciements 
à tous les artistes qui ont concouru à la création de mon 
Catalogue Illustré, dont le succès a dépassé mon attente; 
ils m'ont prouvé ainsi que mon but était ! louable et 
digne d'eux. 

J'espère enfin que l'accueil du public répondra encore à 
mes vœux, et que je pourrai, comme c'est mon intention, 
faire aussi de ce Salon illustré et chanté, une publication 
annuelle. 

F.- G. DUMAS. 




340. Honnat (L.t. H. C. Portrait de M. Victor Hugo. 



26 - 



PENDANT LES VACANCES 



C'est l'été. Le jardin par la fenêtre ouverte 

Répand dans le couvent le parfum de ses fleurs. 

Les vacances alors font la maison déserte 

Et laissent des travaux plus paisibles aux sœurs. 

Tandis que les oiseaux amoureux dans les branches 

Jettent le frais éclat de leurs chansons au vent. 

Elles sont /à, sans cesse, et. sous leurs coiffes blanche: 

On les voit parcourir les salles du couvent : 

Elles cueillent des fruits et font des friandises 

Avec la mine grave et pleine d'onction 

Qu'elles ont en venant prier dans les églises ; 

Et les fruits sont confits avec dévotion. 

Car ils doivent servir, l'hiver, de récompenses 

A l'enfant le plus sage et le plus studieux : 

C'est ainsi que les sœurs font au temps des vacances 

['ne provision de joie aux malheureux ! 

PAUL MlLLIET. 




414. Rrftov '.t.- a a h. c. Villageoise. 



LA FEMME DU MARIN 



l'iioi loin de l'art hiératique, 
Du moyen âge et de l'antique, 
Des héros, des rois et des dieux, 
Des odalisques chlorotiques 
Et des vierges problématiques. 
Du convenu, du faux, du vieux : 

Loin de l'art qui se prostitue, 
De l'équivoque mi-vêtue, 
Appât du bourgeois bien rente. 
() femme, ta beauté convie 
Aux nobles fêtes de la vie 
X os veux épris de vérité! 

Robuste floraison des grèves. 
Ta jeunesse a grandi sans rêves. 
Calme, chaste, saine ■ — et ta chair 
N'a pas su les lâches paresses. 
Façonnée aux seules caresses 
Des flots, du soleil et de l'air. 

Jour à jour, la bi'ise marine 
A bombé ta large poitrine. 
Doré tes charmes mûrissants ; 
Les assauts furieux des ondes. 
Pour l'œuvre des amours fécondes. 
Ont assoupli tes reins puissants. 

Et quand, rentrant des mers lointaines. 

Ton rude compagnon de peines 

Sur ton cœur fidèle s'endort. 

Aux bras nerveux dont tu l'enroules 

Retrouvant le branle des houles. 

Il t'aime mieux, t'étreint plus fort. 

Gustave Vinot, 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 



Avant-Propos 



DESSINS 

PEINTURE 

Ad an. — Un Petit Prodige 3 

Appian. — Route de Port-Vendres 5 

Bacon. — Funérailles à la mer 7 

Bal i. avoine. — Le Tir g 

Bastien-Lepage. — Saison d'Octobre i3 

Berne-Bellecour. — Sur le terrain i5 

Bernier. — L'Allée abandonnée 17 

Bevi.e. — Une Partie de dames 19 

Billet. — Avant la pêche 21 

Bonheur. — Le Col de Cabre 23 

Bonnat. — Portrait de Victor Hugo 25 

Bonvin. — Pendant les vacances 27 

Bouguereau. — Naissance de Vénus 29 

Breton (J.). — Villageoise 3i 

Burgers. — Après le départ 5 

Butin. — La Femme du marin 33 

Casanova. — Le Mariage d'un prince 35 

Clays. — Le Port d'Ostende 37 

Claude. — La Confidence 3g 

Comte. — L'Amour chasse le Temps 41 

Constant (B.). — Le Soir sur les terrassa 43 

Couturier. — L'École des tambours 4-5 

Curzon (De). — Sur l'escalier d'Atrani 47 



— 220 *- 

De Jonghe. — La Berceuse de Chopin io3 

Delobbe. ■ — La Grande Sœur „ . .* . . 40 

Desboutix. — Portrait de M. Dailly; « Mes-Bottes » ... 5i 

Détaille. — Champigny; décembre 1870 33 

Dupray. — Un Capitaliste 55 

Fantix-Latour. — Portraits " 5y 

Ferrier. — Scène de Tlnquisition en Espagne 5g 

Flameng (A.). — La Berge de la Seine à Ivry 61 

Français. — Vallée de Rossillon 63 

Frappa. — Les Quêteurs ... 65 

Gaillard. — Portrait de M? r de S 67 

Garxier. — Jour de fête 69 

Gervex. ■ — Retour du bal • 71 

Girard (F.). ■ — Une Noce au XVIII e siècle 73 

Gœxeutte. — Dernier Salut 75 

Gosselix. — Décembre; paysage 75 

Graxdjeax. — La Place Saint-Georges 77 

Guillaumet. — Laghouat ; Sahara algérien 79 

Guillemet. — Le Chaos de Villiers 77 

Hanoteau. — La Victime du réveillon 81 

Haquette. — Le Manchon de Francine 83 

Harpigxies. — Les Dindons « de madame Héraut ». . . . 85 

Hédouix. — Arabes sous une tente 87 

Hexner. — Jésus au tombeau 89 

— Églogue 91 

Herkomer. — Asile pour la vieillesse en Angleterre. . . 93 

Jacquet. — La Première arrivée 95 

Japy. — Vallée de Lomont 97 

Jazet. — Le Fils unique 101 

Jeaxxix. — Une Charretée de rieurs 99 

Juglar. — Le Mercredi des Cendres io5 

Laxdelle. — La Messagère des tempêtes 107 

— La Sirène 109 

Lansyer. — • La Baie de Douarnenez 89 

Lapostolet. — Barques près de Rouen 11 1 

Laugée (F.). — Le Triomphe de Flore n3 

Laurexs (J. P.). — Délivrance des emmurés de Carcas- 

sonne ii5 

Lavillette. — Paris en 1878, vu du fort de Bicêtre . . . 117 

Lebel. — Escalier Saint, à San Benedetto 119 

Le Elant. — Henri da La Rochejaequelein 121 



— 22 7 — 

Lecomte du Nour. — Saint Vincent de Paul secourt les 
Alsaciens et les Lorrains après leur réunion à la 

France 125 

he (J.). — Diane surprise 123 

i . Armand). Qui a bu boira! 127 

LEMATTE. — La Famille, peinture décorative 129 

I.kvv. — Les Jeunes Epoux i3i 

Lhermitte. — Le Pardon de Ploumanac'h [33 

LOBRICHON. — Allant au bain 1 35 

Li minus. — Mort de Chramne 137 

Maillart. — Le Jugement de Paris i3g 

Merson. Le Repos en Egypte 141 

Mesdag. — Marché aux poissons à Groningue 3~ 

— La Rentrée des bateaux de pêcheurs 14'î 

Michel (E.) — Un Etang (Meuse) 145 

Moi. s. — Le T ré port 147 

Moreau de Tours. — Une Extatique au XVIII siècle. . . 14*1 

Ohry. — Le Bois d'oliviers i5i 

Pabst. — Le Cadeau du grand-père r 53 

Penne (De). — Un Relais . 1 55 

Perrault. — Bettina * 1 57 

Perret. — Le Saint Viatique en Bourgogne i5g 

Perrichon. — Une Noria, environs de Madrid iq5 

Pille. — Don Quichotte 1G1 

Poirson. — Le Vieux Capitaine i63 

Ponsan (Débat). — Piété de saint Louis pour les morts . i65 

Potter. — Les Saintes Maries de la mer \ù- 

Puvis de Chavannes. — L'Enfant prodigue 169 

— Jeunes Filles au bord de la mer. 171 

Renard. — Une Epave 93 

Renouf. — Dernier Radoub, « Mon pauvre ami » . . . . iy3 

Roll. — La Fête de Silène ij3 

Rougeron. — Un Ange au ciel [77 

Saintin (E.). — Émilienne 1S1 

Sauzay. — Fin d'automne [87 

Schutzenberger. — La Femme de Putiphar 17c» 

Scott. — Le Parc aux Huîtres i83 

Ségé. — La Vallée de Courtry ig3 

Sergent. — Origines du pouvoir i85 

Soyer. — Part à deux 187 

Todd. — Le Printemps r8g 



— 22S — 

Van Marcke. — Herbage à Soreng 191 

Veyrassat. — Le Renseignement kj3 

Vuillefroy (De). — Un Troupeau de vaches dansl'Ober- 

land iq5 

Weber. — Bateaux de Penzanee 197 

Worms. — La Tournée pastorale 199 



SCULPTURE 

Aube. — Dante Alighieri 2o5 

Barrias. — Portraitde M. Munkacsy 2o3 

Bartholdi. — Gribeauval 207 

Chevalier. — Juvénal 209 

Falguière. — Saint Vincent de Paul 211 

Fallstedt. — Arabe 21 3 

Hugoulin. — Oreste se réfugie à l'autel de Pallas .... 21 5 
Hugues. — Ombres de Francesca de Rimini et de Paolo 

Malatesta 217 

Itasse. — Une Paysanne; retour des champs 219 

Ringel. — Djann 221 

Vasselot (Marquet de). — Le Travail 223 



- 22,, _ 



POÉSIES 



PEINTURE ET SCULPTURE 



Aicard (Jean). — Route de Port-Vendres 

4 

Portrait de Victor Hugo gg 

Asile pour la vieillesse en Angleterre. 

Églogue 

Rentrée de pêcheurs à Schevenineue 



t 7 6 

2, S 

134 
i56 
186 

6o 

7° 
72 



92 

124 

142 

Les Saintes Maries de la mer ,gg 

Un Ange au ciel 

Banville (Th. de). _ Naissance de Vénus . . . 
BLANCHEcoTTE(M»eA. M.) — Allant au bain. 

Bettina 

Part à deux .... 

Blémont (Emile). — La Seine 

Retour du bal 

Une Noce au XVIII" siècle 

La Première arrivée. . 

94 

Le Printemps 00 

Bornier (Henri de). — Le Dante . . 

204 

Paolo et Francesca. . . .,,f ( 

Bourget (Paul). - Les Jeunes Époux l3o 

Saint Vincent de Paul ., IO 

Chantavoine (Henri). — Autodafé " ' c g 

Coppée (François). — Sur le terrain 

'4 

Portrait de Victor Huco 

• ■ • • ..4 

La Confidence •><> 

Dayot (Armand). — Dernier Radoub 

Demewy (Paul). — Retour des champs . . o l8 

Dezamv (Adrien). — Une Partie de dames ...... . . l8 

L'Ecole des tambours 

44 

La Grande Sœur s 

Un Capitaliste . . ; , 



— 200 — 

Dezamy (Adrien). — Le Fils unique ioo 

La Berceuse de Chopin 102 

Le Repos en Egypte 140 

Le Saint Viatique 1 58 

La Pêche aux huîtres 182 

Erckmaxx-Chatriax. — C'est la vieille et loyale Alsace . 1 5-2 

Essarts (Emmanuel des]. — Henri de LaRochejacquelein. 120 

Origines du pouvoir .... 184 

Frémine (Aristide). — Le Pardon de Ploumanac'h i3: 

Le Tréport 140 

Le Travail 222 

Grandmougin (Charles). — Funérailles à la mer .... 6 

Les Pommes de terre 12 

L'Allée abandonnée 16 

Le Soir sur les terrasses ... 42 

Vallée de Rossillon 62 

L'Oasis (Laghouat) 78 

La Vallée du Lomont 96 

Le Bois d'oliviers i5o 

Don Quichotte 160 

L'Enfant prodigue 168 

La Femme de Putiphar. . . . 178 

Hymne à la mer 196 

Heredia José Maria de). — La Baie de Douarnenez . . . 194 

Hervilly (Ernest d'). — Le Mercredi des Cendres ... 104 

Barques près de Rouen 110 

Houssaye (Arsène). — La Sculpture 202 

Jeudy (Raoul). — La Sirène 108 

Lafexestre (Georges). — Diane surprise 122 

Lixdexlaub (Théodore). — Le Tir 8 

Le Triomphe de Flore. ... 112 

Louvet (Alphonse). — L'Arabe , 212 

Milliet (Paul) — Pendant les vacances 26 

Arabes sous la tente 86 

Les Emmurés de Carcassonne 114 

Paris en 1878, vu du fort de Bicêtre . 116 

Le Renseignement 192 

Montegut (Maurice). — « Mes Bottes » 5o 

Les Quêteurs "4 

Les Dindons 84 

La Messagère des tempêtes . . . . 106 



— 25] — 

MONTEGI t [Maurice). — Piété de saint Louis i<")_|. 

Pâté (Lucien). — La Tournée pastorale ig8 

Pertus (Casimir). — La Mort de Chramne [36 

Vmédée). — ■ Le Col de (labre 22 

Un Relais 1 54 

Pinard (Albert). L'Extatique [48 

Prmé (Francis). — Souvenir de 1870-7] 52 

Gribeauval 206 

Puchepin (Jean). — Le Chaos de Villiers 76 

Ju vénal 208 

Rivet (Gustave). — La Place Saint-Georges 76 

Le Vieux Capitaine 162 

Oreste 214 

SiLVESTRE (Armand). — Dernier Salut 74 

Le Christ 88 

L'Eglogue <jo 

Le Jugement de Paris [38 

La Fête de Silène 174 

Theuriet (André). — Un Etang 144 

Valabrègue (Antony). — L'Escalier saint 118 

Herbage à Soreng 190 

Valade (Léon). — Avant la Pêche 20 

Le Mariage d'un prince 34 

Le Manchon de Francine 82 

Emilienne 180 

Vicaire (Gabriel). — Un Petit Prodige 2 

La Ferme d'Onival 10 

La Victime du réveillon 80 

Vinot (Gustave). — La Femme du marin 32 

Portraits 56 

Jeunes Filles au bord de la mer. . . 170 



Paris. — Imp. Motteroz, rue du Four-St-Germain. 5 ) bis. 



PREMIERE ANNEE 

Salon illustré 

de 187c) 

I OMPREN \\ I 

DEUX CENTS DESSINS ORIGINAUX 

Exécutés par les Artistes d'après leurs osuorcs 

Et ACCOMPAGNÉS DE POÉSIES INÉDITES 

PAR MM 

JEAN AICAUI), THÉODORE DE BANVILLE, EMILE BLÉMONT, HENRI DE BORNIER, PAUL BOURGET 

FRANÇOIS COPPÉEj PAUL DEHENY, ADRIEN DÉZA.MV, ERGKM ANN-CIIATIU AN 

ALFRED I>ES ESSARTS, EHHANUEL DES ESSARTS, ARISTIDE ET CHARLES FRÉMINE 

CHARLES GRANDMOUGIN, ERNEST D'HERVILLV, ARSÈNE HOUSSAYE 

GEORGES LAFENESTRE, PAUL MII.I.IET, MAURICE MONTÉGUT, LUCIEN PATE, CASIMIR PERTUS 

AUÉDÉE PIGEON, FRANCIS PITTIÉ, JEAN RICHEPIN, GUSTAVE RIVET, ARMAND SILVESTRE 

ANDRÉ THEURIET, LEON VALADE, GABRIEL VICAIRE, GUSTAVE VINOT. 

Public sous la direction de 
F. -G. DUMAS 



<sV_, 




Innovarc et perficere 



PARIS 

LUDOVIC BASCHE1 

ÊDl T E i"R 

126, Boulevard Magenta 



LONDON 
BRITISH AND FOREIGN 

AH IlSl's ASSOCIATION 

19, Cockspur Street S. W 



AVANT-PROPOS 



Un catalogue, illustre par les artistes eux-mêmes, laisse un excellent 
souvenir entre les mains des personnes qui visitent le Salon; il permet en 
outre, à celles qui ne peuvent connaître nos expositions annuelles que par 
les critiques des journaux, de se rendre un compte plus exact des œuvres prin- 
cipales dont il est question. 

Dans l'avenir, ces catalogues constitueront de sérieux documents. 

Combien plus captivants seraient les Salons de Diderot, écrits de \j?>> 
a 1781. s'ils étaient accompagnés de ces croquis qui résument si fidèle- 
ment la composition et le dessin d'un tableau, d'une statue ou d'un bas-relief. 

Les œuvres exposées alors par Vernet, Greuze, Bolchkk, Chardin. 
Fragonard, LocTHr.RBoruG, Nattikk , La Tour, Vanloo, Lkpicik, Houdon, 
Falconnet, A.LLEGRAIN, Le Moyne, et tant d'autres maîtres de cette époque. 
seraient ainsi présentes à nos yeux; et nous aurions, du moins, un souvenir 
intéressant et précis de celles qui sont dispersées ou détruites. 

Encouragé par le succès du Catalogue Illustre, j'avais le désir de créer 
une œuvre plus artistique et plus complète. 

Publie avant l'ouverture du Salon, ce catalogue devait forcément com- 
porter des lacunes: je me suis d'abord efforcé de les combler en ajoutant à la 



première partie vingt-cinq dessins nouveaux reproduisant les œuvres de peintres 
hors concours, tels que : Pierre Billet, Jules Breton, Henri Duprav, Fantin- 
la-Tour, Henri Gervex, Guillaumet, Gustave Jacquet, Jules Lefebvre, Olivier 
Merson, Roll, etc. 

J'ai ensuite donné à la sculpture la place à laquelle elle avait droit. 

J'ai cru devoir conserver, à l'ouvrage que je publie aujourd'hui, un carac- 
tère officiel et documentaire; aussi ai-jecréé une seconde partie exclusivement 
réservée aux œuvres récompensées par le Jury, à laquelle j'ai ajouté la liste 
officielle des médaillés et des nominations dans l'ordre de la Légion d'honneur 
ainsi que celle des œuvres acquises par l'Etat. 

Enfin, pour compléter l'année artistique, j'ai ajouté un appendice ou figu- 
rent les sujets donnés aux concours pour les prix de Rome, ainsi que les 
projets primés au récent concours de la Ville de Paris pour l'érection d'une 
statue de la République et dont les dessins sont également exécutés par les 
principaux concurrents eux-mêmes. 

Ces modifications donnaient à la partie artistique un appoint satisfaisant; 
mais la nomenclature du Catalogue Illustré n'avait plus aucun intérêt ; moins 
détaillé que le catalogue officiel, que tous nos amateurs d'art possèdent, il avait 
dû être composé dans des conditions d'économie qui n'était pas en rapport 
avec le caractère que je désirais donner à la présente publication. 

J'eus d'abord la pensée d'emprunter aux critiques parues dans les journaux 
pendant le Salon; mais le plus souvent les lignes relatives aux œuvres qui figu- 
raient à mon catalogue étaient trop ou trop peu importantes. 

Je me décidai alors à demander aux poètes leur collaboration spéciale et je 
me hâte d'ajouter qu'ils ont généreusement répondu à mon appel. Je n'ai 
donc point fait ici œuvre de critique, et d'ailleurs tel n'a jamais été mon 
but ; j'ai voulu établir un lien plus intime et plus durable entre l'artiste et 
l'amateur, en gravant mieux dans la mémoire de celui-ci les œuvres les plus 
intéressantes. Un tel livre n'a peut-être pas la même importance documentaire, 
mais il s'adresse sûrement à un public plus nombreux. En mêlant la poésie à la 
peinture, je ne crois pas avoir nui à ce dernier art; souvent les vers du poète 
font ressortir encore le sentiment du peintre en donnant une idée de son coloris 
et en expliquant le sujet de son tableau. 



— VII — 

Aux œuvres de certains idéalistes, comme Henner ou Puvis de Chavannes, 
les vers du poète communiquent pour ainsi dire une vie nouvelle, et nous 
sommes convaincus qu'en Lisant les poésies inspirées par les compositions de ces 
maîtres, plus d'un lecteur sentira mieux le côté vraimeni inspiré de ces toiles. 

La langue poétique d'aujourd'hui, merveilleusement enrichie par le roman- 
tisme, se prêtait, du reste, a ma tentative : Victor I ÏUgO et Théophile Gautier on; 
poussé à ses dernières limites l'art de peindre avec des mots, et notre jeune 
école, tout en gardant intact le culte de l'idée, est loin d'avoir oublié la science 
descriptive de ces maîtres qui inspirent encore plusieurs de nos contemporains. 

Il m'a paru, du reste, que la musique des vers donnait un certain charme aux 
reproductions des tableaux et des sculptures; bien qu'elle ne puisse remplacer 
l'harmonie des tons et des lignes, elle semble, mieux que la prose, nous faire 
oublier cette sorte de froideur qui s'attache au dessin proprement dit. 

L'empressement que m'ont témoigné les poètes, les peintres et les sculpteurs, 
ainsi que l'appréciation bienveillante dont mon idée a été l'objet de la part 
d'hommes tels que Victor Hugo, Alexandre Dumas, Charles Blanc et Paul 
de Saint-Victor, m'ont vivement soutenu au milieu des difficultés que présente- 
la publication d'un ouvrage aussi important; j'adresse de nouveau mes sincères 
remerciements à tous les artistes qui ont concouru à la création de mon 
Catalogue Illustre, dont le succès a dépasse mon attente; ils m'ont prouve 
ainsi que mon but était louable et digne d'eux. 

J'espère enfin que l'accueil du public répondra encore à mes vieux et que je 
pourrai, comme c'est mon intention, faire aussi de ce Salon illustré et chanté, 
une publication annuelle. 

F. -G. 1)1 MAS 



PREMIERE PARTIE 

COMPRENANT 

LES 

OEUVRES PRINCIPALES 

DES 

SECTIONS DE PEINTURE ET DE SCULPTURE 

EXPOSÉES PAR LES ARTISTES 

Hors concours, Exempts, etc. 
SECTION DE PEINTURE 



UN PETIT PRODIGE 



Eh oui, ma foi, petit prodige ! 
Elle est charmante en vérité. 
Cette mignonne à V air futé. 
Et déjà pleine de prestige. 

Sous ses doigts frêles l'instrument 
Tour à tour chantonne et sanglote 
Cependant que tante Charlotte 
Accompagne discrètement. 

Et c'est délicieux d'entendre 
Ce fin caprice de Mozart, 
Où la fillette met un art 
Infiniment naïf et tendre. 

L'oncle se prélasse, ravi, 
La douairière est dans l'extase; 
Le chevalier, à chaque phrase. 
Est tenté de crier : Bravi ! 

Jusqu'à Marton, la fine mouche. 
Qui vient, par l'huis entrebâillé. 
Montrer son minois éveillé 
De soubrette asse^ peu farouche. 

Transports éteints, charme éclipsé ! 
Qui nous rendra la voix simplette, 
La petite voix aigrelette 
Des clavecins du temps passé ? 

Gabriel Vicaire. 



- 4 — 



ROUTE DE PORT-VENDRES 



La solitude ici parle et chante à grand bruit. 

Du côté de la mer un petit mur les suit. 

Ces routes du Midi qui sont la plage même; 

Je les connais par cœur, ces chemins; je les aime. 

Brûlés qu'ils sont des grands vents et des grands soleils. 

Notre mer, — mer sans flux, — seule en fait de pareils. 

Ils s'en vont festonnant son bleu manteau de reine. 

Blancs comme l'âpre sel et l'écume sereine 

Que par-dessus le mur leur jette incessamment 

L'harmonieuse mer couleur du firmament. 

Et sans doute ce mur est fait pour qu'avec joie 

Devant la vaste mer le paresseux s'asseoie, 

Et rêve, — pieds pendants au-dessus du flot clair, — 

D'un pont prodigieux qui traverse la mer. 

Jean Aicard. 




55. Appian Ai- Route de Port-Vendres (Pyrénées-Orientales). 




458. B0KGBK8 H.-.I.; H C Après le départ ; femme de pêcheur (Pays-Bas). 



FUNERAILLES A LA MER 



Le capitaine a dit la dernière prière; 

Un long gémissement de femme lui répond. 

Roide dans son linceul le mort est là, sans bière. 

De la ferraille aux pieds pour qu'il descende à fond. 

Le sabord est ouvert : sur la vague mouvante 
File rapidement le navire incliné, 
Et celui qui n'est plus doit être abandonné 
A l'Océan, tombe vivante ! 

Si l'on ne meurt pas tout entier 

Et si. par delà notre vie, 
L'âme à son triste corps demeurant asservie, 
Peut encore souffrir, se plaindre et supplier. 

Comme il gémira sous les ondes, 
Le mort, le pauvre mort, qui roule ballotté 
Dans ces solitudes profondes 
Et cette froide immensité ! 

La nuit, quand la tempête en courroux se déchaîne. 
Qui sait si ces clameurs, s' élevant jusqu'au ciel, 
Ne sont point quelquefois un déchirant appel 
De toutes ces âmes en peine. 

Qui, lasses d'être en proie à ces flots furieux, 
Pleurent le cimetière oii roses et pensées, 
Par des amis pieux et tristes arrosées. 
Ornent la tombe des dieux ! 

Chari.es Grandmougin. 



— s — 



LE TIR 



Dans le petit jardin de Viroflay respire 
Le bien-être élégant de la modernité : 
Un jet d'eau rafraîchit l'atmosphère d'été, 
Le tiède vent de Juin dans les feuilles soupire. 

Là-bas un cri d'oiseau bien haut en l'air jeté, 
Ou le sifflet lointain des grands trains du dimanche ; 
Ici, propos mondains et légèreté franche, 
Badinage malin, poésie et gaieté. 

Les trames de percale et les minces bottines 
Ont longtemps fait craquer le sable du jardin; 
La toilette d'hier, le mari de demain 
Ont été le sujet d'allusions très fines. 

On est las sans fatigue et muet sans raison : 
Le soir a peint les deux de sa teinte pâlie, 
Dans les cœurs en secret naît la mélancolie 
Malgré l'appel riant de la douce saison. 

« Voyons ! voyons! on fait silence et c'est dommage! » 

Dit le vieux général de son accent joyeux. 

« Si jeunesse se tait, que diront donc les vieux? 

» Je fais parler la poudre, et gare le tapage! » 

La balle a fendu l'air, et son bruit sec et dur 

Retentit sur la cible. « Eh! pour un invalide 

» Ce n'est pas mal. Le vieux est encore solide! 

» Touché! J'ai donc toujours la main ferme et l'œil sur! » 

L'autre, le jeune, envoie un regard mâle et tendre, 

Regard d'amour loyal et qui ne peut trahir; 

Elle, baisse les yeux et se sent défaillir : 

« Touché! Mon cœur... mon cœur est à toi: viens le prendre! » 

Th. Lindenlaub. 



-^■i^ 






: ,- 













W 'V' 

33L- ■ 




LA FERME D'ONIVAL 



Dans cette nature âpre et rabougrie, 
Rien qui parle au cœur ou charme les yeux. 
Au bourg, cependant, une métairie 
Dresse fièrement ses toits vers les deux, 

Et, tout au milieu de sa cour, un orme 
S'étale, superbe, imposant à voir ; 
Entouré de nains, il paraît énorme; 
La mare à purin est son abreuvoir. 

Aussi, quel gaillard et comme il profite! 
Comme il couvre bien le sol amaigri! 
Si le jour devient trop bridant, bien vite 
Le troupeau lassé lui demande abri. 

Canes et canards ont l'air d'être en fête, 
Les poulets gaîment grattent le fumier. 
Et les vaques donc! Marceline en tête. 
Elles sont l'orgueil du brave fermier. 

Tous les animaux, comme au temps de l'arche, 
Sont là confondus, grouillant ou dormant. 
Quant au bon yieil orme, en vrai patriarche, 
Il sourit à tous paternellement. 

G. Vicaire. 




•< 



LES POMMES DE TERRE 



Enseveli pensif dans un brouillard grisâtre 
Le soleil se prépare au long sommeil d'hiver. 
Déjà Von se rassemble en rond autour de Vôtre. 
Pour y causer devant les sarments au feu clair ! 

Les travaux des champs vont se clore. 

Le vin. nouvellement rentré. 

Épais, odorant et pourpré, 

Dans les cuves bouillonne encore. 
Les paysans hâlés s'en vont, la pioche au dos. 
Dès que l'aurore triste et pâle les éclaire. 
Dans les champs de la plaine et dans ceux des coteaux 

Arracher les pommes de terre : 
On les rapportera sur la voiture à bœufs. 

Vers le soir, dans des sacs pressées. 
Par des chemins ardus, défoncés et bourbeux, 
Et dans le noir cellier elles seront versées '. 
Cependant, au milieu des champs gris et déserts. 

Leurs tiges mortes allumées 
Mêleront doucement leurs bleuâtres fumées 
Aux brumes de V automne éparses dans les airs; 
Combien j'en ai fait cuire au foyer, sous la cendre. 

En vacances, aux premiers froids ! 
Que de fois, pour souper, j'ai fendu sous mes doigts 
Leur peau séchée et brune et leur cœur jaune et tendre! 

Et je ne puis pas oublier 

Ces simples repas d'écolier, 

La fumante pomme de terre 
Dont la pulpe brûlante et farineuse altère. 

Le pain d'orge, le beurre frais 

Battu le matin tout exprès, 

Le vin qu'on a tiré des cuves. 
Rouge comme le sang d'un bœuf à l'abattoir, 

Et dont les capiteux effluves 
Xous versent la chaleur joyeuse d'un beau soir ! 

Charles Grandmougin. 




164. Bastibn-Lepagb (J.)- H- C. Saison d'octobre. 



'4 - 



SUR LE TERRAIN 



Hier, le colonel, au milieu d'un juron. 

Apprit que deux soldats du cinquième escadron 

S'étaient grossièrement insultés ; — et, sévère. 

Il décida, tout en vidant son petit verre. 

Qu'on ferait s'aligner les deux mauvais coucheurs. 

C'est pourquoi, ce matin, aux premières blancheurs 

De l'aube, dans le bois, derrière la caserne. 

Les deux soldats, ayant jeté dans la lucarne 

Tuniques et képis, sont là, sur le chemin, 

La haine dans les yeux et le sabre à la main. 

Le plus jeune est mauvais bretteur, — la chose est sûre. 

Et son beau torse blanc appelle la blessure. 

Il écoute, assombri, les conseils du prévôt; 

Tandis que l'autre, un gars qui sait bien ce qu'il vaut 

Et trouve un duel chose amusante et permise. 

Trousse tranquillement sa manche de chemise. 

Ainsi, pauvres garçons, pour un prétexte vain. 

Que vous pouviez noyer dans un verre de vin. 

Pour un mot dit en l'air, pour un enfantillage, 

Pour un faux point d'honneur qu'on ignore au village. 

Vous alle^ donc vous battre, et peut-être le pré 

Sera de votre sang tout à l'heure empourpré, 

De ce sang dont un jour aura besoin la France. 

Bah ! Songeons avant tout au pantalon garance. 

Car vous ne pouviez pas, puisque vous le portiez 

Vider vos différends comme deux charretiers. 

Et, dès qu'il a l'honneur d'être soldat, en somme. 

Le moindre paysan devient un gentilhomme. 

Il faut qu'un peu de sang coule sur ce ga\on. 

Et votre colonel, mes enfants, a raison. 

Aux fenêtres, là-bas, plus d'un brave regarde. 

Vous vous embrasserez après l'affaire. — En garde ! 

François Coppée. 



- ni 



L'ALLÉE ABANDONNÉE 



La clarté du soleil dans les hêtres expire, 

Et, dans la profondeur de leurs dômes touffus, 

La brise se lamente avec le bruit confus 
De la grande mer qui soupire ! 
C'est là qu'il faut venir, amants 
Aux cœurs épris de solitude. 

Pour trouver, au sortir de vos embrassements, 
L'infini de la quiétude! 

Des grondeuses cités les bruits se sont éteints. 

Mais on entend le chant des mésanges penchées 
Sur le bord des sources cachées, 

Ou le sourd roulement des chariots lointains. 

Puis, plus rien, tout se tait; la verdoyante allée 
Oit tout devient silencieux 

Et qui nous laisse à peine apercevoir les deux, 
Parait encor plus désolée ! 
N'est-ce pas en ces lieux déserts 
Qu'on voudrait exiler son rêve, 

Et goûter, un moment, comme une douce trêve 
L'oubli de l'immense .univers ! 
La nature, en ses pleurs ou sa mélancolie. 

N'attriste pas toujours le poète, et parfois 
On chérit le bruit de la pluie 

Quand on est à l'abri, sous un roc, dans les bois. 
Ou bien l'on cherche les ruines 
De ces vieux châteaux dont les tours 
Dominent les vertes collines, 
Pour cacher ses jeunes amours ! 

Charles Grandmougin. 



— i8 — 



UNE PARTIE DE DAMES 



En passant, je les vois s'ébattre 
Au soleil, comme des oiseaux; 
Près de la berge elles sont quatre : 
Quatre roses dans les roseaux; 
Quatre croqueuses de galettes 
Dont les ébouriffants minois 
Et les printanières toilettes 
Font rêver les faunes des bois... 

Un bateau vide : quelle aubaine! 
On y saute, sans embarras. 
Chignon de feu. chignon d'ébène 
Rament en chœur à tour de bras: 
Et je vois frissonner d'ivresse 
Le nénuphar et le bouleau. 
Sitôt qu'une blonde traîtresse 
Mire son petit pied dans l'eau. 

Sous le pavillon de Cythère 
Elles voguent tant bien que mal. 
Puis, tournant le dos à Nanterre, 
Vont s'échouer à Bougival ; 
Car les splendeurs de la nature, 
— Ciel bleu, prés verts, flots amoureux 
Ont moins d'attraits qu'une friture 
Pour ces estomacs toujours creux. 

Adrien Dézamy. 




268. Bbtls l'.-M.v Une partie de dames. 



— 20 — 



AVANT LA PÊCHE 



En attendant que la mer basse 
Marque V heure d'aller chercher 
Les inouïes au creux du rocher. 
On a fait halte ; et le temps passe... 

Cette marmaille en bonnet blanc, 
Sans nul souci de l'attitude, 
S'étale avec béatitude, 
Qui sur le dos, qui sur le flanc. 

Les petits frères, déjà mousses, 
Avec les pères matelots. 
S'en vont sur l'infini des flots ; 
Elles, leurs tâches sont plus douces! 

Oh! plus tard, femmes de pêcheurs, 
Elles auront aussi, pauvrettes, 
Leur lot d'angoisses toutes prêtes : 
Durs travaux, et soucis rongeurs 



Mais pour l'instant, quoique nul peigne 
Ne réprime leurs blonds cheveux. 
Gamines au jarret nerveux. 
Rien ne commande qu'on les plaigne ! 

Le vieil Océan, leur parrain, 
Les doua toutes à merveille : 
Leur saine puberté s'éveille 
Dans la douceur de l'air marin; 

Si leurs bras nus aux courtes manches 
Et leur joue ont, au vent de mer 
Pris le hâle, c'est ce même air 
Dont le sel leur fait les dents blanches! 

Léon Valade. 



LE COL DE CABRE 



Après avoir marché toute la matinée, 

Appuyé sur la pique à pointe de métal, 

Le voyageur arrive au bout de sa journée 

Sur les plus hauts sommets de l'âpre et dur Cantal. 

Harassé de fatigue, il soupire, il s'arrête, 
Compte un moment des yeux les monts escaladés, 
Ecoute les sapins gémir, et tend la tête 
Vers les larges plateaux de brumes inondés. 

A ses pieds, au milieu des plantes odorantes 
Qui couvrent la prairie et le ravin pierreux, 
Le cou baissé, l'air doux, paissent les vaches lentes 
Dont un rêve éternel emplit les sombres yeux. 

Sous les sapins géants aux frondaisons muettes. 
Où l'on marche au milieu d'un jour rougeâtre et noir 
Elles vont, balançant leurs petites clochettes 
Que l'on entend sonner dans l'air calme du soir. 

Cependant que leur dent mâche le thym et l'herbe 
Et mille végétaux aux parfums pénétrants, 
Leur tête vigoureuse, indolente et superbe 
Hume avec volupté tous les souffles errants. 

Et là-bas, tout là-bas, le trayeur de génisses. 
Le berger aux yeux noirs, au geste solennel, 
Pauvre, laborieux, prépare ses éclisses. 
Fait égoutter la crème, et la mêle de sel. 

O race de bergers, laborieuse et forte, 
Noble race au parler robuste et familier. 
Celui qui s'est assis, en passant, à ta porte, 
Xe fût-ce qu'un moment, ne peut plus t' oublier. 

Et quand plus tard, forcé de rentrer dans les villes, 
Il retrouve sa tâche et reprend son labeur, 
Tes grands ravins déserts, tes horizons tranquilles 
Et ton calme infini lui restent dans le cœur. 

Amédée Pigeon. 












I 














fa 






J 
















- 



■ 




t : 



- 

- 
■ 



*3 



^4 — 



PORTRAIT DE VICTOR HUGO 



C'est Hugo! C'est bien lui! Quelque puissante idée 
Occupe en ce moment cette tête accoudée: 
Un noble songe emplit cet œil terrible et doux; 
Et, dans ce front pensif qui nous domine tous 
Et comme les vieux monts a de la neige au faite. 
Se forment en secret ces grands vers de prophète 
Qu'il fait flamber aux murs des palais triomphants, 
Ou bien une chanson pour ses petits-enfants. 
Il est bien ressemblant. C'est le Maître lui-même ! 
Aussi le siècle entier, qui l'admire et qui l'aime, 
Approuve ton travail, peintre, et te dit merci 
D'avoir fait ce portrait juste en ce moment-ci, 
De nous avoir montré sa face auguste, telle 
Qu'elle resplendira dans sa gloire immortelle, 
Et de nous avoir peint le vieillard triste et beau, 
Qui fixe son regard profond sur le tombeau. 
Ou le plus grand, hélas ! descend comme le moindre, 
Et qui, son labeur fait, va lentement rejoindre 
Homère en son Olympe et Dante en son Enfer, 
Calme comme un coucher de soleil sur la mer ! 

François Coppée. 




340. Bonnai (L. H. c Portrait ./<.• M. Victor Hugo 



— 26 — 



PENDANT LES VACANCES 



C'est l'été. Le jardin par la fenêtre ouverte 

Répand dans le couvent le parfum de ses fleurs. 

Les vacances alors font la maison déserte 

Et laissent des travaux plus paisibles aux sœurs. 

Tandis que les oiseaux amoureux dans les branches 

Jettent le frais éclat de leurs chansons au vent. 

Elles sont là, sans cesse, et, sous leurs coiffes blanches, 

On les voit parcourir les salles du couvent : 

Elles cueillent des fruits et font des friandises 

Avec la mine grave et pleine d'onction 

Qu'elles ont en venant prier dans les églises; 

Et les fruits sont confits avec dévotion 

Car ils doivent servir, l'hiver, de récompenses 

A l'enfant le plus sage et le plus studieux : 

C'est ainsi que les sœurs font au temps des vacances 

Une provision de joie aux malheureux! 

Paul Miluet. 



î8 — 



NAISSANCE DE VENUS 



Aphrodite, dont l'œil comme un astre s'allume. 
Est née au sein des flots dans la sanglante écume. 
Son corps vierge est pareil aux lys en floraison. 
Et ses mains, rassemblant les ors de la toison 
Où le soleil a mis sa joie et sa brûlure. 
Relèvent sur son front divin sa chevelure. 

Sur un blanc coquillage elle apparaît debout. 
Vénérable, et la vague où la tempête bout. 
Frémit d'orgueil, et dans la clarté qui l'arrose 
Le sein de l'Immortelle est un bouton de rose. 
Des Tritons dans les cors font résonner un chant 
Triomphal ; d'autres, sur leurs poitrines penchant 
Les fronts échevelés des blanches Néréides, 
Vers Aphrodite d'or lèvent leurs yeux humides. 
De beaux enfants ailés aux petits cheveux fins 
Fendent la mer d'azur, portés par les dauphins. 
Et pour les guider mieux parmi les flots farouches. 
Ils ont mis en jouant des brides à leurs bouches. 

Le corps de la Déesse, éblouissant et clair 
Rayonne; et follement éparpillés dans l'air, 
Extasiés, pareils à des grappes charmantes, 
Portant des traits aigus ou des torches fumantes, 
Innombrables, mêlant leurs petits fronts hagards. 
Nés des lèvres de pourpre et des divins regards 
De Cypris, enchantant la nue avec les poses 
De leurs ventres polis et de leurs genoux roses. 
Souffletés, caressés, baisés par les Zéphyrs, 
Jaillissent les Eros voletants, les Désirs ! 

Théodore de Banville. 




376. BoucuEREAU [W.-A.). H. C. Naissance de Vénus. 
(Acquis par l'Etat.) 



— :>o — 



VILLAGEOISE 



Toujours au grand soleil, qu'on moissonne ou qu'on sème, 
La villageoise, brune et forte comme un gars, 
Charme les citadins par cette stupeur même 
Que le travail des champs donna à ses longs regards. 

Vaillante, elle se lève avec la rose aurore; 
Depuis longtemps pliée à son rude devoir. 
Le soir, lorsque le ciel occidental se dore, 
C'est elle qui conduit les bœufs à l'abreuvoir. 

Mais, quand revient le jour désiré du dimanche, 
Elle quitte ses lourds sabots pour des souliers. 
Joyeuse, elle se met la collerette blanche 
Et choisit le plus frais de tous ses tabliers. 

Puis, prenant an buffet son beau livre de messe, 
Elle s'en va, tranquille, ouïr le vieux curé 
Qui, menaçant du diable et de Dieu la jeunesse, 
Contre tous les danseurs fulmine, exaspéré. 

Mais, sans plus redouter la sainte Providence 
Sans craindre de l'Enfer les futures leçons. 
Elle ira, le soir même, à la grange où l'on danse 
Pour y faire un quadrille avec les beaux garçons. 

Charles Grandmougin. 




414. Breton (J.-A.)- H. C. Villageoise. 



LA FEMME DU MARIN 



Bien loin de l'art hiératique, 
Du moyen âge et de l'antique, 
Des héros, des rois et des dieux. 
Des odalisques chlorotiques 
Et des vierges problématiques. 
Du convenu, du faux, du vieux ; 

Loin de l'art qui se prostitue. 
De V équivoque mi-vêtue, 
Appât du bourgeois bien rente. 
O femme, ta beauté convie 
Aux nobles fêtes de la vie 
Xos yeux épris de vérité! 

Robuste floraison des grèves, 
Ta jeunesse a grandi sans rêves. 
Calme, chaste, saine — et ta chair 
X' a pas su les lâches paresses. 
Façonnée aux' seules caresses 
Des flots, du soleil et de l r air. 

Jour à jour, la brise marine 
A bombé ta large poitrine, 
Doré tes charmes mûrissants ; 
Les assauts furieux des ondes, 
Pour l'œuvre des amours fécondes, 
Ont assoupli tes reins puissants 

Et quand, rentrant des mers lointaines. 

Ton rude compagnon de peines 

Sur ton cœur fidèle s'endort, 

Aux bras nerveux dont tu l'enroules 

Retrouvant le branle des houles, 

Il t'aime mieux, t'étreint plus fort. 

Gustave Vinot. 



J^MèÂ- 




469. Butin [U.-L.-A.i. H. C. La femme du marin: côte normande. 



M - 



LE MARIAGE D'UN PRINCE 



Sous les hauts plafonds peints d'où tombe le vertige, 
Par les salons où l'or flambe de tout côté, 
Dans le miroitement des parquets reflété, 
Le prélude engageant d'un orchestre voltige : 

Et d'un pas mesuré, daignant ouvrir le bal, 
Leurs Altesses, qu'unit un enlacement souple. 
S'avancent sous les mains symboliques d'un couple 
Dont les bras arrondis forment l'arc triomphal. 

Dans le demi-sommeil qu'un sourire accompagne, 
Dodeline maint vieux diplomate... — Qui sait 
Si quelque comédie exquise de Musset 
Ne se joue au milieu de cette cour d'Espagne? 

Prince! aurie^-vous appris du sceptique écolier 
Fantasio, qu'il est des cœurs que rien n'achète? 
Des princesses versant une larme en cachette, 
Visible seulement pour le fou familier?... 

Princesse, aurie^-vous lu la Nuit Vénitienne? 
Saurie^-vous qu'infidèle au premier choix du cœur, 
On peut changer d'amour lorsque, tendre et moqueur. 
Parle un maître, tenant votre main dans la sienne ? 

Mystère ! — L'Étiquette, en ses replis nombreux, 
Entortille pour vous le bonbon-Hyménée : 
Et qui sait, à vous voir la bouche enfarinée, 
Si le goût vous en est amer, ou savoureux ? 

Léon Valade. 




r -<7' ' ■ït*j'U ; 









:V 






%. 



*^ r ara 



*£ 













— 36 - 



LE PORT D'OSTENDE 



Deux plaines : celle de la terre 

Et celle des flots de la mer, 

Sous le ciel noir, sous le ciel clair. 
L'âme se sent là-bas plaintive et solitaire. 

La splendeur du soleil d'été, 

Ou le charme exquis de la lune 
Ne peuvent point changer des champs et de la dune 

L'ennuyeuse solennité. 
Et pourtant Ion y vient pour y chercher la joie 

Et le « ira la la » de Paris! 
Tout y court : gilets blancs, gibus et chapeaux gris, 
Corsages de coutil et falbalas de soie; 
Le monocle sur l'œil on joue au baccarat, 
Et, sans trop écouter la grande mer rythmique , 
Au Casino Von vient en pompeux apparat 
Digérer en bâillant un opéra comique ; 
Dans la salle de bal oit l'âpre chroniqueur 
Suppute froidement les intrigues écloses, 
Le buste agrémenté d'un beau gilet en cœur 
On tournoie aux accents de la « valse des Roses! » 

Est-ce la peine franchement 
De fuir les boulevards et les Champs-Elysées 
Pour retrouver là-bas le même habillement, 
Et de changer de ciel sans changer de pensées ? 

Ah! bien plutôt je comprendrais 
Qu'on s'en allât parmi les tribus d'Amérique, 
Qu'on se fit une peau noire ou couleur de brique. 
Que sans un seul « complet » on hantât les forêts 

Et qu'en somme, pour se distraire 

De l'étiquette et du devoir, 

On scalpât quelquefois son frère 

Son « frère blanc » en habit noir! 

Charles Grandmougin. 




659. Clays (P.-J.). H. C. Le port d'Ostende (Belgique). 




2117. Mesdag IH.-W.). H. C. Marché aux poissons, à Groningue (Pays-Bas), l'hiver. 



— 38 



LA CONFIDENCE 



Sur leurs fins alezans, en longues amazones. 

Filent joyeusement les deux jeunes personnes. 

Il est bon de monter à cheval le matin. 

Et, lorsque la rosée emperle encor le thym, 

Un joli temps de trot vous repose à merveille 

De la flirtation et du bal de la veille. 

Pour se parler tout bas c'est l'instant opportun; 

Car la brune aime un blond et la blonde aime un brun. 

Et l'écho seul entend la douce confidence. 

On s'est fait vis-à-vis dès la première danse, 

Et les deux jeunes gens leur ont parlé d'amour. 

L'un a du sentiment et l'autre a de l'humour : 

Tous les deux ont su plaire, et la chose certaine 

C'est que le blond vicomte et le brun capitaine 

A la dernière valse étaient tout palpitants. 

— Hélas! Vous ignore^, 6 folles de vingt ans. 

Qui passe^ à cheval, sous le taillis cachées. 

Que le désir ressemble aux longues chevauchées ; 

Vous le croye^ fidèle, et vous ne save^ pas 

Qu'il part au grand galop et qu'il revient au pas. 

François Goppée. 




BIS 

fiÉfli 



— 4<j — 



L'AMOUR CHASSE LE TEMPS 



A l'Orient où meurt une étoile d'or pâle, 
La déesse des Ris, mère du dieu malin, 
S'élance sur son char dans V air frais du matin 
Qui la caresse ainsi que la vague natale. 

Son beau corps est rosé par le soleil levant, 
Son corps éblouissant aussi blanc que V écume; 
Ses voiles transparents, légers comme la brume. 
Révélant des trésors divins, flottent au vent. 

Du plus haut des deux 
Fond à grand bruit d'ailes 

Le Temps insidieux, 

Terrible même aux Dieux, 

Terrible aux Immortelles. 

Le petit Amour 

Lance une sagette : 
Le vieillard à son tour 
S'enfuit bien loin du jour. 
Confus de sa défaite. 

Vénus le suit du doigt, railleuse et triomphante ; 
Lui. dans son vol, s'écrie avec un rire amer : 
« Ton regard décevant, profond comme la mer. 
Ta chevelure d'or à l'odeur enivrante 

Ont vaincu dieux et rois et bergers tour à tour. 
Et la flèche d'Amour chasse le Temps lui-même 
Mais au jeune matin succède la nuit blême. 
Et le Temps chasse enfin Vénus avec l'Amour. » 

Th. Lindenlaub. 




177. Comte (P.-Cj. H. C. L'Amour dusse le Temps. 






SUR LES TERRASSES 



Dévoilant vers le soir leurs traits cachés le jour. 
Les femmes du Maroc que suivent leurs négresses 

Se livrent aux longues caresses 
Des brises de la mer qui leur parlent d'amour ! 
Au-dessus de la ville aux vieilles maisons blanches, 
Que le frais crépuscule éveille sous leurs pieds, 
Et des petites cours où se tordent les branches 

De la vigne et des verts figuiers. 
Flotte nonchalamment leur calme rêverie, 
Et leurs yeux sont tournés vers les grands deux sereins 

Pendant qu'en la rue assombrie 
Le strident violon se mêle aux tambourins ! 

Quelquefois le vent leur apporte 
L'âme du laurier rose aux effluves légers 

Ou l'odeur plus vive et plus forte 
Des innombrables fleurs d'antiques orangers! 
Pensives, chaque soir elles sont là, charmées 

Par les mêmes couchants vermeils, 

Et par un même époux aimées 
Elles voient fuir leurs jours l'un à l'autre pareils ! 
Passant toute leur vie en onduleuses poses, 
Elles goûtent ensemble une même langueur, 
Accueillant doucement les hommes et les choses 
Par un demi-sommeil de l'esprit et du cœur. 

Charles Grandmougin. 



— 44 — 



L'ÉCOLE DES TAMBOURS 



Sept heures du matin. Il fait un temps superbe... 

En dehors des remparts, les élèves-tambours 

Culottés de garance et piétinant dans l'herbe, 

Sur la peau d'âne, en chœur, frappent comme des sourds. 

Le caporal-clairon enseigne à ses trompettes 
L'art d'attaquer la note et de piquer le son, 
Tandis qu'un tambour-maître empoigne les baguettes 
D'un conscrit, et lui donne une verte leçon. 

Les cuivres sonnent faux ; la batterie est lente : 
C'est un vacarme dont Wagner serait jaloux... 
Attention ! voici la marchande ambulante 
Qui verse à nos troupiers la goutte, pour deux sous. 

Car ils ne sont pas fiers les tapins à l'école : 
Plus d'un songe au pays, plus d'un a le cœur gros ; 
Mais, morbleu! s'il fallait franchir un pont d'Arcole 
On les verrait soudain devenir des héros! 

Cependant, le bourgeois paisible qui repose 
Se surprend à rêver de triomphes certains 
En écoutant, du fond de l'alcôve bien close. 
Dans un demi-sommeil, ces roulements lointains. 

Adrien Dézamy. 










mm 







— 4 6 - 



ATRANI 



C'est l'automne, un automne ardent et tout a^ur! 
Aux treilles déjà dépouillées, 
A leurs feuilles mortes rouillées 

Sourit un ciel superbe, implacablement pur! 

Et là-bas, en pleine lumière. 
Le golfe de Salerne éblouissant et bleu 
Brille sous l'horizon en feu 
Avec sa splendeur coutumière! 

Dans les ombreux vallons de ces pays dorés 
Allons-nous-en, pareils aux poètes antiques, 

Sous les débris de fers portiques 
Auprès des myrtes verts à Vénus consacrés! 

Sous l'obscure fraîcheur de ces grottes désertes, 
En silence, au-dessus des précipices noirs 
Clairsemés de frondaisons vertes 
Attendons, l'âme en paix, les brises des beaux soirs! 

Fuyons vers ces jardins tout fourmillants de roses 

Et vers ces maisons aux 7nurs blancs 
Oh pendent des festons de fleurs toujours écloses 
Que balancent parfois des ^éphirs indolents! 

Oui, sous l'aptr de l'Italie, 
Cherchons un magnifique exil parmi ces monts. 
Arrachons-nous d'un bond à la mélancolie. 
Dans de belles villas rêvons, chantons, aimons! 

Bercés par le chant des fontaines. 
Réjouis par l'automne autant que par l'été. 
Goûtons des ivresses lointaines 
Devant une autre immensité ! 

Charles Grandmougin. 



48- 



LA GRANDE SOEUR 



Fillette de cloute ans, très grave pour son âge, 
Elle a l'instinct secret de la maternité. 
Ses parents, que les champs réclament en été, 
L'ont vite habttuée aux travaux du ménage. 

Tout le jour elle est seule et veille tendrement 
Près du berceau de chêne où dort son jeune frère. 
De ses soins attentifs rien ne la peut distraire : 
Son âme se complaît dans cet isolement. 

Pauvrette ! Elle a poussé comme une fleur hâtive... 
Symptôme des enfants qui doivent vivre peu, 
Une vague tristesse inonde son œil bleu 
Et son regard se perd dans l'extase native. 

Mignonne grande sœur au visage blêmi, 
Doux être au cœur trop plein d'amour et de lumière. 
Tu m' apparais là-bas, dans cette humble chaumière, 
Comme l'ange gardien de ton frère endormi! 

Adrien Dézamy. 



« MES BOTTES » 

AU PUBLIC 
MONOLOGUE 



« Oui, moi qui vous reluque avec cet air bonhomme, 

Je suis quelqu'un pourtant — quelqu'un que l'on renomme. 

Mes Bottes!! — Saluez et rangez-vous aux murs... 

Je suis célèbre, moi! — J'avale douze œufs durs. 

Douze verres de vin pendant que midi sonne; 

Après, je ne rends pas... de comptes — à personne! 

Faites- en donc autant! — Si je vous ris au nef, 

Mes petits, — laissez là vos grands airs étonnés. 

Vrai, je vous trouve à tous des mines lamentables... 

Ce sont donc des copeaux que l'on sert sur vos tables ? 

Suivez notre régime... Absorbez, avalez 

Douze livres de pain, huit de viandes, — allez! 

Puis arrosez le tout de six litres à seize, 

Et vous retrouverez cette gaîté française 

Qui rit à pleine bouche au seuil des cabarets ; 

Vous pourrez vous taper sur la bedaine après. 

Et vous n'effraîrez plus les passants dans la rue, 

En montrant sous la peau la carcasse apparue! 

— Moi, j'ai roulé partout — et surtout sur le sol, 

Mais rien ne nous conserve ainsi que l'alcool! 

De son doux vermillon quand nos trognes sont peintes 

Nous braverions l'enfer sans soucis et sans craintes. 

Regardez-moi, Messieurs, — ai-je l'air bien portant? 

Celui qui sait manger n'est jamais mécontent 

Et jamais sur la terre on n'a vu — de mémoire 

D'homme — se lamenter quelqu'un aimant à boire... 

Ainsi j'irai longtemps, — sans songer à mourir, — ' 

Oublieux de penser, oublieux de souffrir. 

Jusqu'au jour fameux où, — pour achever mon type, — 

Je prendi'cii feu soudain en allumant ma pipe!... » 

Maurice Montégut. 




949. Desbouti 



, 1S M.i. Portrait de M. Dailly, rôle Je Mes-Bottes de l'Assommoir. 



SOUVENIR DE 1870-71 



La honte dans le cœur, la rougeur sur le front, 
Je songe amèrement aux époques lointaines, 
France, ou sur les pas de tes grands capitaines 
La victoire embouchait son immortel clairon. 

Hélas ! l'arbre des Brenn s'écroule sous l'affront ! 
Effrayant ouvrier des batailles prochaines. 
Voici venir, parmi tes hêtres et tes chênes. 
Attila, ce sinistre et fatal bûcheron. 

Des abîmes du Nord, des cavernes du pôle. 
Je ne sais quel torrent s'est rué sur la Gaule : 
Le Hun lâche son fauve et monstrueux troupeau. 

Dédaigneux de la peur, mais touchés par le doute, 
Tes derniers combattants sont morts, et la déroule 
Sur leurs restes épars plante son noir drapeau. 

Francis Pittié. 






"****«&, 



% 



f. 



S 



il - i? m 

Ëygm 










l '" 



£/'»"■' 



987. Détaille I! '. H. C Champigny; décembre 18' 



— D4 



UN CAPITALISTE 



Debout sur le trottoir, juste devant la porte 
D'un liquoriste, au coin de la place Clichy, 
Le cuirassier Briffant, qu'un artilleur escorte. 
Interpelle un lignard à peine dégauchi : 

a Subséquemment et vu la chaleur, je suppose, 
» Fantassin, qu'il fait soif et que Von boirait bien! 
» Pour lors, j'eusse été fer de t 'offrir quelque chose; 
» Mais j'ai beau me fouiller dans tous les sens. ..plus rien! » 

« Moi, » — reprend l'artilleur, — « je suis veuf defnanccs 

« Et fraternise avec les amis fortunés. 

» Or, théoriquement, d'après les convenances, 

» Un conscrit doit toujours payer pour ses aînés! » 

A ces mots, le petit soldat, rouge de honte, 
— Sans voir que ces malins le raillent en dessous. — 
Dans son porte-monnaie entrouvert cherche, compte. 
Recompte et dit : « Hélas! je n'ai que vingt-cinq sous! » 

Vingt-cinq sous! quel richard ! C'est un capitaliste! 
Vite on entre et l'on boit deux litres, nom d'un nom!... 
Car nos troupiers — suivant un profond moraliste — 
En guerre comme en paix, prennent plus d'un canon ! 

Adrien Dézamy. 







• 1 c _"izrr__j. s <f -iç? -' y -n^ > ' -y 






— ?(.) — 



PORTRAITS 



Elle est grande : le front resplendit de fierté, 

Sous de lourds cheveux noirs plus beaux qu'un diadème 

Le regard, qu'on dirait ébloui de lui-même, 

Luit comme un lac profond dans une nuit d'été. 

Sa beauté réunit la jeune majesté 
De Diane aux pâleurs d'une enfant de Bohême, 
Et ses attraits, pareils aux strophes d'un poème. 
Ont l'harmonie ensemble et la variété. 

Douce à voir et plus fraîche à respirer encore 
Que la rose s' ouvrant tout humide d'aurore. 
L'autre, avec moins d'éclat, répand autant d'amour. 

L'âme et les yeux ravis par leur grâce jumelle. 
On hésite, — étonné de trouver tour à tour 
Celle-ci plus charmante et celle-là plus belle. 

Gustave Vinot. 



— 58 — 






AUTO-DA-FB 



Et dire que cela s'est appelé jadis 

Acte de Foi! que l'homme a vu des jours maudits 

Où /'Inquisition, cette bête de proie, 

Cruelle, s'abattait avec des cris de joie 

Sur le pâle troupeau de ces infortunés 

Qjiau nom du Dieu d'amour elle avait condamnés ! 

Regarde^ : sa victime est là, morte vivante. 
L'œil injecté de sang et perdu d'épouvante! 
Pauvre femme ! Elle avait sans doute une maison, 
Des enfants... Ses bourreaux l'ont jetée en prison. 
Ils ont fait un bûcher sur la place publique, 
Et, sous l'affreux regard d'un moine fanatique, 
Elle demande grâce et frissonne de peur, 
Comme un oiseau captif aux mains de l'oiseleur. 
Mais lui, le bras levé dans un geste farouche, 
Menace, et l'on croirait entendre de sa bouche — 
Comme un défi brutal au remords étouffé — 
Tomber ce mot sinistre et dur : Auto-da-Fé ! 

Henri Chantavoine. 



~^L>/- >j 







1203. Ferrier (G.). H. C Scène de l'Inquisition en Espagne. 



— 6o 



LA SEINE 



La rivière aux doux flots couleur de l'espérance 
Qui coule harmonieuse au cœur de notre France, 
Et de son bruit charmeur, en paissant ses moutons. 
Accompagne tout bas les vers que nous chantons, 
La Seine, notre amour, fine magicienne. 
Est fort changeante, étant un peu Parisienne. 
Sous les hauts peupliers mêlés de saules nains, 
Ici, se déroulant en contours féminins 
A J on loin du mont natal doit sa source ruisselle. 
Elle a l'air d'une jeune et rustique pucelle 
Qui, le visage à l'ombre et les pieds au soleil. 
Parmi les fleurs des prés goûte un calme sommeil. 
Là, sous les quais massifs qu'une ville environne, 
Elle a l'aspect bourgeois d'une riche matrone 
Comptant ses rouleaux d'or et ses pièces cent sous ; 
Puis, allure innocente et regards en dessous. 
C'est la nonne fur tive et s échappant du cloître. 
Plus loin, vous la voye^ se gonfler soudain, croître 
Majestueusement, et rouler ses flots lourds 
Comme une grande dame en traîne de velours. 
Ailleurs, vers Bougival, le Bas-Meudon, Asnières, 
Brûlant à tous les feux ses fraîcheurs printanières. 
C'est une aimable impure, une cocotte, avec 
Sa coiffure à la chien lui tombant sur le bec. 
Passons en souriant ; elle est parfois malsaine 
Et dangereuse au fond, notre gentille Seine! 
Mieux vaut la regarder de la berge d'Ivry, 
Comme Flameng a fait. Le bord n'est pas fleuri, 
Le paysage cru n'a point un air de fête- 
Mais on y sent l'air vif et le travail honnête. 

Emile Blémont. 




I 



JlJllla 1 



— 62 — 



VALLEE DE ROSSILLON 



Dans l'atmosphère ensoleillée 
Scintillent des vapeurs d'argent ; 
Sous les saules tremblants à la pâle feuillée 
Glousse un clair ruisselet, lumineux et changeant . 
Chantons la petite vallée! 

Dans les joncs et les iris bleus 

La fauvette prend sa volée : 
La ligne des rocs noirs* par la brume voilée 
Nous semble un fond léger de remparts nébuleux : 

Chantons la petite vallée! 

Chaque larme du frais matin 
Sur les gramens tremble, perlée, 
Le vent souffle de l'Est, la nue est pommelée, 
Et dans le fin brouillard tout parait plus lointain : 
Chantons la petite vallée! 

De boutons d'or épanouis 

La terre verte est étoilée : 
Les pensers lumineux sur l'âme consolée 
Volent comme un essaim d'oiseaux tout réjouis : 

Chantons la petite vallée ! 

Charles Grandmougin. 




wt ■-'^ 



c **t 



1263. Français I .-L H. c. Vallée de Rossillon (Ain), le matin. 



*>4 



LES QUÊTEURS 



La route est longue et blanche: — elle n 'en finit pas . 

Simplice et Tardivo, moines lippus et gras, 

Bras dessus, bras dessous, charment l'ennui farouche 

Par des propos légers et rient à pleine bouche. 

Ces bons frères quêteurs sont gais comme pinsons : 

Ils se sont arrêtés à toutes les maisons 

Portant pommes de pin ou tonneau pour enseigne ; 

Et, selon cette loi que l'Evangile enseigne, 

Ils sont tout disposés à chérir le prochain. 

Voire aussi la prochaine avec un saint entrain. 

— « Donc, » disait Tardivo. « nous arrivons, mon frère? 

— Oui. Vois-tu la maison à volets verts, derrière 
Ces arbres? 

— Je la vois. 

— C'est celle de Margot. 
Tudieul la belle fille l et fine 1 — son magot 
De mari me hait fort, parce qu'un soir d'automne, 

— C'était à l'heure douce où l'âme s'abandonne, — 
II m'a pris la tenant par la taille... Vois-tu. 

Les hommes douteront toujours de la vertu! 

— Jésus! » fit Tardivo. « s'il survenait, ce traître?... 

— Hélas!... nous nous parlons depuis par la fenêtre! » 

Ils étaient arrivés. Tardivo, bien stylé. 

Tendit le dos. — alors Fra Simplice, installé 

Sur ce tabouret, prit. — des mains de la fillette — 

Deux chapons merveilleux engraissés en cachette, 

Trois bouteilles de vin, un jambon tout entier. 

De quoi remplir enfin jusqu'aux bords leur panier. — ■ 

Puis baisa longuement la main pieuse et rose, 

La baisa, ne pouvant — las! — baiser autre chose. 

Mais riant à part lui d'avoir, par cette main : 

Amour pour aujourd'hui, ripaille pour demain! 

Maurice Montégut. 




1267 Frapp/ quêteur: 



— bt> — 



SUR LE PORTRAIT DE VICTOR HUGO 



En Arles, — la fille du Rhône, 
La cité sœur des noirs taureaux, — 
Que le fleuve à l'écume jaune 
Caresse avec ses grosses eaux. 

En Arles , la si vieille ville. 
Oit sont dompteurs tous les garçons. 
Que les filles au front tranquille 
Soumettent par des chansons. 

En Arles où la forme antique 

Se transmet encor par l'amour, 

— Au-dessus d'un vieux, vieux portique. 

Voici ce que je vis un jour : 

Sculpté dans l'écusson, un Chêne, 
Pied sur roc, cime en plein ajur. 
Et ce mot. d'allure romaine : 

E VETUSTATE ROBUR. 

Plus tard, au Salon de peinture, 
Un portrait profond m' étonna, 
Fière, simple et calme figure : 
Victor Hugo peint par Bonnat. 

Époux de la grande Chimère, 
Il rêve, puissant et serein, 
Le coude appuyé sur Homère, 
Homère contemporain. 

Assis, cheveux ras, barbe blanche, 

Il suit ses rêves doux et forts ; 

Dans ce grand vieillard rien qui penche. 

Rien, pas plus l'esprit que le corps ; 

Il éclaire la sombre toile. 
Et j'ai vu dans le clair-obscur 
Ce mot briller comme une étoile : 
e vetustate robur. 

Jean Aicard. 




f\ : 



1292. Gaillard (C-F.) Portrait de Mgr de S.. 



— 68 — 



JOUR DE FÊTE 



Flâneurs un peu, les capucins 
S'en vont à travers la kermesse. 
Suivis des filles aux beaux seins. 
Rêveurs un peu, les capucins, 
Du mieux, prennent des airs de saints 
Par le soleil, après la messe. 
Quêteurs un peu, les capucins 
S'en vont à travers la kermesse. 

Gars et filles, l'air réjoui. 
Chantent l'amour et l'allégresse, 
L'amour partout épanoui. 
Gars et filles, l'air réjoui, 
En se penchant, disent des oui. 
La nuit, on tiendra sa promesse. 
Gars et filles, Pair réjoui, 
Chantent l'amour et l'allégresse. 

Le ciel d'été, limpide et bleu, 
Dispose et porte à la caresse. 
Les couples sont lascifs un peu. 
Le ciel d'été, limpide et bleu, 
Réveille plus d'un doux aveu. 
Les vieux retrouvent la jeunesse. 
Le ciel d'été, limpide et bleu, 
Dispose et porte à la caresse. 

Quêteurs un peu, les capucins 
S'en vont à travers la kermesse, 
Suivis des filles aux beaux seins. 
Rêveurs un peu, les capucins, 
Du mieux, prennent des airs de saints. 
Par le soleil, après la messe, 
Flâneurs un peu, les capucins 
S'en vont à travers la kermesse. 

Félicien Champsaur. 




s 



7 o — 



RETOUR DU BAL 



C'est dans un frais salon très riche et très moderne. 
L'aube tremble aux rideaux. La lampe, déjà terne, 
Veille; et son cercle d'or se noie en la pâleur 
Du jour qui naît, blafard, timide et sans chaleur. 
L'effet est singulier : tout ce grand luxe est morne. 
Sinistre, et vaguement respire un spleen sans borne. 

Les époux sont rentrés tout à l'heure du bal ; 

Ils sont là. Monsieur, noir comme un procès-verbal, 

Est loin, fort loin d'avoir la physionomie 

D'un amant qui roucoule aux genoux de s'amie. 

Il réfléchit; il est sombre, silencieux. 

On sent une colère âpre au fond de ses yeux. 

Dont le long regard fixe est perdu dans le vide; 

Sous ses courts cheveux bruns il a le front livide. 

En charmante toilette, épaules et bras nus. 

Madame, le cœur gros de chagrins inconnus, 

Est affaissée, et cache en ses mains son visage 

Et pleure; et les sanglots soulèvent le corsage 

Décolleté très bas, qui vous laisse entrevoir 

Ses trésors de blancheur malgré son désespoir. 

Entre ce beau monsieur et cette belle dame 

Il vient assurément de se passer un drame; 

Et, par ce matin blême et froid, flotte autour d'eux 

Dans ce joli salon l'adultère hideux. 

Lequel des deux a droit encore à votre estime ? 

Est-ce lui le coupable, est-ce elle la victime ? 

Est-il pâle de honte ou d'indignation ? 

A-t-elle, ou non, failli? That is the question ! 

Et je voudrais, sauf mon respect pour la peinture, 

Que l'un ou l'autre époux me contât l'aventure. 

Emile Blémont. 



UNE NOCE AU XVIII e SIÈCLE 



La mariée a la croix d'oi\ 

Et porte au sein, svelte et bien faite. 

Sur le tablier à bavette. 

Le bouquet virginal encor. 

En chapeau rond, veste et culotte. 
S'avance l'heureux marié; 
Ruban clair sur le bas rayé. 
Il suit son doux rêve qui flotte. 

Il n'est pas le rustre pesant 
Qui met des sous dans des cachettes; 
Il sait l'amour, a des manchettes, 
Et s'appelle Biaise ou Vincent. 

Elle n'est pas la paysanne 
Rougeaude et crevant de santé; 
Voye^-vous son rire futé? 
Elle a nom Lucette ou Suzanne. 

Greu\e la dispute à Watteau, 
Sedaine à Favart le réclame : 
C'est la suivante de madame 
Et le jardinier du château. 

« Ah! si l'amour prenait racine, 
J'en planterais plein mon jardin ! » 
Chanta le beau gars un matin 
A la soubrette sa voisine. 

Et vienne le seigneur du lieu 
Réclamer son droit de jambage. 
On l'évincera sans ambage, 
Fût-il Lau\un ou Richelieu! 

Emile Blémont. 












E5M 



• 






.^ 












W 



■VJ 



ls^>2£ <: -'- 



— >-• 



1375. Girard F. . H. C. Une noce ju XVIII e siècle 



74 



DERNIER SALUT 



Qui que tu sois, mort qui t'en vas. 
Je te salue et je t'envie : 
J'ignore ce que tu trouvas 
De doux ou d'amer dans la vie ; 

J'ignore si tu fus aime' 

De ceux-là même qui te pleurent : 

— Notre cœur est bientôt fermé 

Et nos chagrins aussi nous leurrent. 

J'ignore si tu fus clément. 

Juste et doux pour les autres hommes 

Notre bonté souvent nous ment. 

Et Dieu nous fit ce que nous sommes. 

Mais je sais que, le soir venu 
Et la tâche enfin révolue. 
Dormir est doux! — Mort inconnu, 
Voilà pourquoi je te salue! 

Armand Silvestre 




— - 



1399. Gqeneutte (N i- Dernier salut. 




1409. Gosselin (C). H. C. Décembre ; paysage. 



LA PLACE SAINT-GEORGES 



Voilà bien notre Paris, 
L'hiver, avec son ciel gris 

Et ses reflets pâles. 
Qu'il fait bon, pour s'égayer. 
Voir monter dans son foyer 

La flamme en spirales. 

Malgré la brume, hardis. 
Les travailleurs vont... Tandis 

Que fier et tranquille. 
Sous sa capote abrité. 
Veille à la sécurité 

Le sergent de ville. 

Gustave Rivet. 



LE CHAOS 



Par un temps clair Sous le vent fou 
Ce rivage Qui divague 

Garde encor l'air Et tord le cou 
Noir, sauvage. De la vague. 

Mais quand le ciel Viens, par un soir 

Sur la grève Vert et bistre. 

Choit comme un fiel Ici l'asseoir. 

Qui se crève, C'est sinistre! 

Et l'œil hanté 

Voit s'y tordre 
L'âpre beauté 

Du désordre. 

Jean Richepin. 




r9^..~-i*jr 



1427. Grandjean [E.-G). La. place Saint-Georges. 




1477. Guillemet ' -B.-A . H. c Le Chaos dé Villers Calvado? 



_ 7 8- 

L/OASIS 

(laghouat) 



Dans des sables en feu le soleil calme et morne 
S'est éteint, empourprant le bord du firmament. 
Le ciel est sans nuage et le désert sans borne. 
L'oasis éveillée a chanté doucement. 
Des femmes, sur le seuil de leurs maisons carrées 
Aspirent le vent frais qui vient des palmiers verts, 
De plaintives chansons par elle murmurées. 
De leurs lèvres en feu s'envolent dans les airs. 
Et d'autres, les seins droits et les bras en amphore. 
Reviennent au logis avec le linge blanc 
Lavé dans Voued-Mù dont le désert brûlant 
Au sortir des jardins boit l'eau claire et sonore. 
Des hommes au profil d'aigles, aux sombres yeux , 
Royalement drapés dans des loques splendides, 
Passent, pleins de dédain, et lents comme des dieux. 
Ou s'adossent aux murs, blanches cariatides. 
Et les pas dont le sable étouffe tout le bruit, 
Les fins burnous, jouets des brises odorantes 
Nous font ressouvenir de ces ombres errantes 
Dont les yeux du rêveur peuplent la sombre nuit. 
Est-il juste, après tout, de vous nommer barbares, 
Vous qui ne save^ rien que combattre et qu'aimer, 
Vous dont la grande chasse aux lions sait charmer 
Les sauvages esprits, d'indépendance avares ! 
Un jour viendra pourtant oh nos chemins de fer 
Fumeront tristement sur vos sables torrides 
Longuement sillonnés par de mouvantes rides 
Pareilles sous Va\ur aux houles delà mer! 
On ne vous verra plus révoltés ou tranquilles 
Superbement vêtus, sous des deux toujours beaux, 
Mais sere^-vous heureux sous l'asphalte des villes 
Qui vous serviront de tombeaux? 

Charles Grandmougin. 



8o — 



LA VICTIME DU REVEILLON 



Hélas ! Le bon gros cochon 
Qui trottinait, lourd de graisse, 
Sa queue en tire-bouchon 
Frétillante d'allégresse, 

On Va tué sans pitié; 
Il n'ira plus par le monde, 
Distribuer, à la ronde, 
Ses grognements d'amitié. 

Par les pieds, à quelque poutre. 
Le voici, pauvre verrat. 
Pendu comme un scélérat, 
Déjà vidé d'outre en outre. 

Dans la seille de bois blanc 
Fument ses tripes énormes. 
Devant ces restes informes. 
Les canards vont défilant. 

Triste spectacle, à vrai dire ! 
Mais, au premier carillon 
De Noël, quand Réveillon 
Lèvera sa poêle à frire, 

A l'heure où l'on danse en rond, 
Quelle odeur de goinfrerie 
Emplira la métairie 
Où les gars s'attableront. 

Et, braves gens, que de joie 
Lorsqu'en forme de boudin 
Ressuscitera soudain, 
Le bon habillé de soie! 

Gabriel Vicaire. 



- 8î 



LE MANCHON DE FRANCINE 



Pauvre fillette de Bohême. 
Dont s'incline le front blêmi 
Aux pages sombres du poème 
Qu'éclairent Musette et Mimi ! 

Quelle princesse de ballade 
Aurait ta grâce, à sommeiller 
Dans ce grand fauteuil de malade. 
Plus blanche que ton oreiller. 

Et. parmi les tiédeurs moelleuses 
Du manchon neuf que tu voulus, 
Plongeant tes menottes frileuses 
Que rien ne réchauffera plus ! 

— On a tant lassé nos oreilles. 
Tant abusé de nos pitiés. 
Que le public sur tes pareilles 
Ne s'attendrit plus volontiers. 

Mais toi, ton histoire est si brève! 
Et puis quelle sévérité 
Tiendrait contre l'effroi qui rêve 
Au fond de ton œil dilaté... 

Sur ta fin, petite Francine, 
Pleurent, distraits de temps en temps. 
Du droit ou de la médecine 
Encor bien des yeux de vingt ans : 

Et ton souvenir, qui se grave 
En nous, fait vivre, doux et cher 
Même à la jeunesse plus grave. 
Le nom aimable de Murger. 

Léon Valade. 




1506. Raquette G.). Le manchon de Francine. 



-8 4 - 



LES DINDONS 



O Soleil! ta splendeur est à tous ! Tu ranimes 
Les chênes secoués par de larges frissons, 
La terre qui travaille et s'ouvre aux floraisons, 
Et tout l'enfantement des naissances sublimes ! 

Les grands arbres sont pleins de murmures ardents. 
Et, sous les chauds rayons, la Nature est pâmée, 
Comme une forte fille au sortir d'être aimée 
Qui se souvient encore et qui serre les dents! 

Le vertige saisit l'homme qui vous contemple. 
O vieux arbres géants, tout enivrés d'azur ! — 
Nous venons nous asseoir sous votre ombrage obscur 
Pensifs et recueillis comme un Croyant au temple ! 

Mais les dindons sans cœur, gonflant leur cou vermeil. 

Passent indifférents sous le feuillage auguste, 

Et pensent qu'après tout, si l'on veut être juste. 

Ils ont autant de droit qu'un chêne — au grand soleil! 

Maurice Montégut. 



*~WWZ7^- 




1515 Harpignih (H.1 H. C. Les din tf« Héraut . souvenir de l'Allier 



86 - 



ARABES SOUS LA TENTE 



Sous une toile épaisse ils ont fait un peu d'ombre : 
Accroupis ou couchés dans une clarté sombre, 

Leur vie est un demi-sommeil. 
Ils goûtent le repos sur le sable des plaines. 
En attendant cette heure oit de tièdes haleines 

Empliront l'horizon vermeil. 

Ils ignorent le doute oh notre âme s'aiguise. 
Ces révoltes sans nom oii notre foi s'épuise 

Et qui nous laissent anxieux. 
L'aube seule, en naissant, leur donne joie ou peine ; 
Ils n'interrogent pas la destinée humaine. 

Ils n'interrogent pas les deux. 

Leurs regards sont noyés d'une muette extase. 
Des armes, des oiseaux, là le ciel qui s'embrase. 

Ces hommes n'en savent pas plus.... 
Et sans connaître rien de nos âpres querelles 
Ils partent! ... L'on dirait qu'ils fuient à tire d'ailes 

Nous et nos souhaits superflus! 

Paul Milliet. 




•v 



88 — 



JESUS AU TOMBEAU 



Le Christ est étendu, rigide et sans haleine. 

— Mais où donc est Marie, où donc est Madeleine, 
Consolant du Dieu mort les vestiges défunts. 
L'une avec des sanglots, l'autre avec des parfums ? 
Où donc est ce Joseph sorti d'Arimathie 

Pour conserver un temple à cette âme partie 
En répandant des fleurs sur ce corps embaumé? 
Où donc est Pierre? Où donc est Jean le bien-aimé. 

— La solitude a mis, étant vite venue. 

Son grand linceul d'oubli sur la dépouille nue 

De Celui qu'attendait le réveil immortel, 

Et cette pierre aride est son dernier autel ! 

Voilà la sépulture amère que t'ont faite 

Les élus de ton rêve, ô Sauveur, ô Prophète, 

O toi qui parcourus les terrestres chemins 

Un agneau sur l'épaule et des lis dans les mains! 

Faut-il que ion te plaigne, ou bien que l'on t'envie. 

Toi qui, pour des ingrats, donnas ta noble vie ? 

Aux plus humbles de nous la Mort te fait pareil. 

Tu ne reverras plus, au déclin du soleil, 

Passer le spectre blanc de la Samaritaine, 

Ni la femme adultère au bord de la fontaine, 

Et nos sœurs pleureront durant l'éternité 

Celui qui pardonnait à leur fragilité! 

Armand Silvestre. 




1539. Hknner fJ. J) H. C. Jésus au i 



:. . ii.'î3Tv< - :-i,_ 



■ • 



• 




1762. Lansver (l£. . H. C. La baie de DouameiU\ (Finistère). 
(Acquit par l'Etat.) 



EGLOGUE 



Sérénité des temps où j'aurais aimé vivre. 

Calme des bois profonds dont le parfum m enivre 

Dans le souffle lointain des âges révolus ! 

Près des sources en pleurs vous ne revenez plus 

Ecouter la chanson tremblante des feuillées. 

Vierges du rêve antique à nos voix réveillées. 

Sœurs des dieux exilés que, penchés sous l'affront. 

Le peintre et le poète à jamais pleureront. 

Qui vous ramènera sous la fraîcheur des ombres 

Que l'oblique soleil fait tomber des bois sombres 

Comme un dernier manteau qu'il dépouille en penchant 

Son torse de luniière aux gouffres du couchant? 

L'azur qu'a déchiré le feu de sa charrue 

Se recueille, sentant sa profondeur accrue 

S'ouvrir, dans le secret d'innombrables sillons, 

Aux floraisons de lis des constellations. 

C'est l'heure ténébreuse et l'heure taciturne 

Où, du rivage d'or, monte le vent nocturne, 

Où l'homme d'aujourd'hui, sans dieux pour l'en guérir. 

Souffre l'ennui de vivre et la peur de mourir. 

Pour chasser de nos fronts la terreur et la lutte. 

Revene^, revene^, ô joueuses de flûte, 

Ramenant, sur vos pas, dans les bois redoutés, 

La chaste vision de vos corps enchantés. 

De vos cheveux profonds secoue^ la lumière, 

Qu'en un baiser de feu mit l'Aurore première, 

Et laisse^ lentement nos cœurs se consumer 

Du mal d'avoir vécu trop tard pour vous aimer! 

Armand Silvestre. 




.> 
< 



ASILE POUR LA VIEILLESSE 



ANGLETERRE 



Faibles des yeux, dures d'oreilles, 
Ne^ crochu, sourire édenté. 
Elles sont là, les pauvres vieilles, 
Qui mâchonnent, — prenant le thé 

Au fond des tasses leur ne^ plonge. 
Et les vieilles, béatement, 
Se disent dans un demi-songe 
Que c'est là leur meilleur moment. 

Dans le Strand balayant la rue. 
A Richmond faisant tirer l'arc, 
Plus d'une — sa misère accrue — 
A mendié dans Hyde Park. 

Et toutes, la faim sur la lèvre, 
Ont traîné de leur pied boiteux 
L'ivresse noire du genièvre 
En falbalas de loqueteux. 

Jeunesse, enfance, tout fut rude 
Aces pauvresses sans beauté, 
Et maintenant, — béatitude! — 
Elles rêvent, prenant le thé. 



Jean Aicard. 




1547. Herkomer (H.). H. C. Asile pour la vieillesse, en Angleterr< 




2522. Renard (E.). L'épave. 
Uqoia par l'Etat.) 



ni — 



LA PREMIERE ARRIVÉE 



C "est une dame en satin blanc 
Qui. par un galant badinage. 
Fraîche et brillante, fait semblant 
D'achever un pèlerinage. 

Le bras rond, les doigts en fuseau. 
Les yeux divins, la bouche exquise. 
Le pied léger comme un oiseau, 
Elle est bergère, elle est marquise. 

L'enfant Amour l'attend là-haut. 
Dans un temple de coquillages. 
Oit l'on doit rester comme il faut 
En faisant des enfantillages. 

Là-bas, des amants, des rivaux. 
Se sont perdus. — Elle respire 
Le charme ému de Marivaux, 
L'idéal en fleur de Shakspeare. 

Silvia. reconnais ta sa 3 ur 
A la grâce de son allure ! 
Quelle harmonieuse douceur 
Ruisselle de sa chevelure ! 

Comme une écolier e en congé. 
Elle sourit, silencieuse, 
De n'avoir en rien dérangé 
Sa toilette délicieuse. 

Toute seule, au lever du jour. 
La coquette s'est esquivée : 
Sur la colline de l'Amour 
Elle est « la première arrivée ». 

Emile Blémont. 



m%4* 







16M. JACQOKT (J.-G.l H. C. Lrt première arrivée. 



- q6 - 



LA VALLEE DU LOMONT 



Partout les noirs grillons bruissent : l'alouette 
Emplit l'immense a^ur de sa voix fraîche et nette. 
Et poursuit tout le jour son rêve aérien : 
Près d'un sentier désert, au bas de la colline, 
Nous chauffant doucement au soleil qui décline. 
Etendons-nous sur l'herbe et ne pensons à rien! 

Au murmure paisible et joyeux des fontaines 
Se mêlent doucement les clochettes lointaines 
Que le pâtre suspend au cou de ses troupeaux ; 

La sombre gentiane aux teintes apurées 

Et les groupes touffus des roses centaurées 
Embaument vaguement nos heures de repos. 
Et par delà les noirs ravins et les abîmes. 
Au-dessus des forêts aux ondoyantes cimes. 

Surgissent, radieux d'un hiver éternel. 
Les sommets scintillants des Alpes dentelées 

Dont les neiges immaculées 

Coupent le vif a^ur du ciel! 

Vous captive^ tous ceux qui vous ont contemplées. 

Montagnes aux fronts blancs, solitaires vallées! 

L'esprit, par vos splendeurs sauvages fécondé, 

S'exhale en chants d'ivresse ou de mélancolie 
Et dans votre muette éloquence s'oublie 
De parfums, de lumière et de paix inondé! 

Charles Grandmolgin. 




i3 



- q8 



LANGAGE DE FLEURS 



DES ROSES 

Dans de mornes salons aux tentures pourprées. 
Sous des plafonds d'azur aux rosaces dorées, 
Songeant au beau jardin natal, nous périssons ! 
Plus d'abeille aux yeux d'or sur notre cœur posée. 
Plus de pleurs scintillants et frais de la rosée. 
Et pour nous effeuiller plus de lits de galons ! 

DES GLAÏEULS 

Adieu les cours d'eau vive où tremblait notre tige. 
Où se mire le saule, où palpite et voltige 
La libellule bleue aux reflets de métal ! 
Flétris par la poussière et la chaleur des villes. 

Nous allons mourir, immobiles. 

Dans notre prison de cristal ! 

DES BRUYÈRES 

C'en est fait des brises légères 
Qui passaient sur nos fleurs, sur les larges fougères. 

Sur l'aubépine et sur les houx! 

Et c'en est fait des blanches fées, 

Qui, de vert romarin coiffées. 
Sans nous faire plier, la nuit, dansaient sur nous ! 

DES HORTENSIAS 

Pour nous, ô nos sœurs désolées ! 
Nous ne pleurons ni bois, ni jardins, ni vallées; 
Nous ne gémissons pas sur des espoirs défunts! 
Calmes, nous trouverons ici plus d'une femme 
Comme nous orgueilleuse et superbe, et dont l'âme 

Comme la nôtre est sans parfums ! 

Charles Grandmougin. 




O -s 



— 100 — 



LE FILS UNIQUE 



Jeune et brave officier de la Trente-deuxième, 
De deux bons vieux bourgeois il est le seul enfant. 
Fils unique et soldat!... Jugej combien on l'aime 
Et comme on va fêter son retour triomphant ! 

Dos au feu, ventre à table, ainsi qu'un personnage 
On l'installe, on le sert, on le couve des yeux, 
Et l'amour paternel, certes, ne lui ménage 
Ni les mets les plus fins, ni les vins les plus vieux. 

Ravi, notre héros boit, déguste, compare ; 
Jamais il n'a dîné de. meilleur appétit : 
Car, en vrai cordon-bleu, sa mère lui prépare 
Les plats qu'il aimait tant lorsqu'il était petit. 

Vient-il à raconter quelque sanglante affaire, 
Quelque bataille où fut vainqueur son régiment? 
Sa voix, — dans cette douce et paisible atmosphère, — 
Vibre, et les deux vieillards V écoutent tendrement . 

N'est-il pas de leurs cœurs l'incessant point de mire ? 

On le suit au péril, on souffre ses douleurs ; 

Et, tandis que le père avec fierté l'admire, 

La mère lève au ciel ses yeux mouillés de pleurs 

Adrien Dézamy. 



LA BERCEUSE DE CHOPIN 



Pour que sa sœur Nina dorme plus vite cncor 

Hélène va jouer la Berceuse choisie, 

La Berceuse qui fait que Pâme s'extasie 

Et comme un blanc ramier prend enfin son essor. 

Inimitable page, harmonieux trésor 
Où Chopin, — ce rêveur d'exquise poésie, — 
Sur un thème dolent laissa la Fantaisie 
Broder avec amour ses arabesques d'or. 

Ecoute^! on dirait que t'ossignols et merles 
Epanchent à mi-voix leurs cascades de perles 
Sur le flot régulier de V accompagnement ; 

Puis bientôt, par degrés, arrive P accalmie : 

Ce n'est plus qu'un murmure!... Et Ninette endormie 

Voit s' entr' ouvrir, en songe, un coin du firmament. 

Adrien Dézamv. 



— 104 



LE MERCREDI DES CENDRES 



On les eût appelés, jadis, de joyeux drilles! 
Les pieds brûlants et las dans des souliers étroits. 
Ils reviennent du bal, échinés tous les trois. 
Oh! qu'ils en ont pincé ', de ces rudes quadrilles ! 

Pauvres drilles, hélas! le Mardi-Gras s'en va : 
Il n'aura pas et vous ne fere^ plus de crêpes! 
Pulvis es! — Pulvis es! Décorons-nous de crêpes! 
Le Carnaval se meurt, le carnaval creva. 

sombre Mercredi des Cendres! chute énorme! 
Hier, dans l'apir même on était étalé; 
On marchait, tout vivant, dans son rêve étoile! 
Aujourd'hui, le plaisir — on l'attendra sous l'orme. 

Ils s'en vont, l'œil éteint, le ne^ bas, traînant l'aile: 
Sous leurs gais oripeaux ils ont l'esprit très noir; 
Dans leur ventre la faim s'est construit un manoir; 
La mine de leur bourse est longue et solennelle. 

Voici venir le jour amer des créanciers. 
Mais qu'ils en ont pincé, de ces rudes quadrilles! 
A présent, dans leur cœur, ô Regret, tu t'assieds : 
Ce ne sont plus du tout, du tout de joyeux drilles! 

Ernest d'Heryilly. 









' 



. : . \ . 



f . n: 







1676 



. Juglar V.-II.) Le mercredi des pndres. 



■ ■ 



io6 — 



LA MESSAGERE DES TEMPÊTES 



Sur la mer rayonnante, à l'ombre de leur toile, 
Les navires, — hissant leur falot, rouge étoile, — 
S'endorment dans le calme et tout sommeille à bord. 

— Accoure^, vents du Sud ! Accoure^, vents du Nord! 
Vous, nuages, creve^, ouvre^ vos flancs sonores, 
Projeté^ brusquement de sinistres aurores 

A coups de blancs éclairs dans ces épaisses nuits ! 

Et toi, pâle mouette, ouvre ton aile — fuis, 

Rase les flots, — et jette un cri de mort aux dunes!... 

— Que navires marchands qui portent des fortunes, 
Pauvres bateaux de pêche où l'homme audacieux 
Vole à la mer de quoi vivre à terre, joyeux, — 

Que lourds vaisseaux ancrés dans les rades dormantes, 
Gondoles de plaisir où chantent les amantes, 
Tout culbute, tout sombre et s'engloutisse! puis, 
Que demain, par les flots aux transparentes nuits, 
Sous les glauques regards des molles pieuvres vertes, 
Roulent des corps perdus, errant, les mains ouvertes ! — 

— Si vous voule\ savoir pourquoi je vous hais tant, 
Mortels ! sache^ que moi, sirène au front méchant, 
Que moi, la Messagère active dès tempêtes, 

J'ai jadis pris ma part à vos chants, à vos fêtes ! 
Que jadis sur la terre, aux temps évanouis, 

Les peuples me suivaient de leurs yeux éblouis 

J'étais belle et sans haine, alors!... — un soir, souillée. 
J'ai couru vers la mer et je m'y suis noyée! » 

Maurice Montégut. 




i 



vv'vS 



■ 



W i 



) 



• 



X 



n 



■ 



1750. Landele (G.)- H. C. /.<? messagère des tempêtes. 



— ioS — 



LA SIRENE 



Quels sont ces chants si doux, plaintifs comme l'haleine 

Du ^éphir à travers les bois? 

L'oreille surprise, incertaine, 
Ecoute, et croit saisir dans la chanson lointaine 

Les doux accords de mille voix. 

Et, dans des nuages de brume, 

Des formes au tremblant contour 
Flottent sur l'océan comme une blanche écume ; 
Et l'œil du matelot, que ce beau rêve allume, 

Suit leurs poses pleines d'amour. 

Le chant approche; et de beaux corps sur l'onde 
Passent, jetant au ciel des concerts enivrants, 
L'âme se fond au feu des désirs délirants 
Dont ce cortège blanc et virginal l'inonde. 

En vain Von voudrait ne pas voir : 
On demeure tendu vers ces formes mouvantes, 

Comme un malheureux vers l'espoir ; — 
En vain ne pas entendre : aux chansons décevantes 

Le cœur bercé cède et s'endort. 
Et rien n'est doux autant que cette léthargie, 
Et nulle volupté n'égale la magie 
De se sentir mourir sans redouter la mort! 

Raoul Jeudy. 




1751. LamsellB (C.J. H. C. La Sirène. 



— no 



BARQUES PRÈS DE ROUEN 



C'est la Seine ronennaise, aux aimables rivages. 

Là, sans te redouter, tomahawk des sauvages, 
Tandis que les tons fins du ciel dans les flots lents 
Se reflètent, on peut s'offrir des éperlans. 
Car la chanson le dit : — Et toujours la friture, 
Que la beauté savoure, embellit la nature ! 

C'est la Seine ronennaise aux rivages charmants, 
Où l'usine à coton plaît même, par moments. 

La ville, à l'horizon, dans une brume exquise, 
Dresse la flèche en fer de son antique église; 
On la voit à travers les osiers des îlots 
Du fleuve large et gai qui coule à petits flots. 

C'est la Seine ronennaise aux verdoyantes rives. 
Avec ses peupliers qui font un bruit d'eaux vives. 

Combien il serait doux, là-bas, assis au frais, 
Sous l'auvent vermoulu des bons vieux cabarets, 
(Comme dit le vieillard de Faust buvant sa bière ) 
De voir les bateaux peints passer sur la rivière. 

Ernest d'Hervilly. 



. 




( M 



1773. Lapostolbt (C.)- Barques près de Rouen. 



— 112 — 



LE TRIOMPHE DE FLORE 



Voici venir le grand réveil 

Des prés, des champs et des forêts : 

Déjà la brume des guérets 

Se fond à V Orient vermeil. 

Un long frémissement des eaux et des feuillées, 
Un rayon se jouant sur les plantes mouillées 
Annoncent le jour triomphal : 

Du sillon perlé de rosée 
S'élance, comme une fusée 
Dans le pâle apir matinal, 
L'oiseau de l'aube, l'alouette; 
Et Flore s'envole au signal 
De sa fine et vive ariette. 

Elle avait ravi cette nuit 

Aux parterres des deux, sans bruit, 

Les plus scintillantes étoiles. 

Et court les semer par milliers 

Dans les plaines et les halliers. 

L'Aurore sous ses légers voiles 

Sourit à sa divine sœur, 

Et lui jette la fleur éclose 

Sur ses balcons de marbre rose; 

Tout est gaîté, tout est bonheur! 

Quand viendra la fraîche soirée, 
Repliant ton aile moirée. 
Flore, tu suspendras ton vol, 
Et t'endormiras sur les mousses, 
A l'odeur des naissantes pousses, 
Au nocturne du rossignol. 

Th. Lindenlaub. 




I* 



— ii 4 - 



LES EMMURÉS DE CARCASSONNE 



Ce mur ensevelit des cadavres vivants; 
On l'a scellé sur eux comme on ferme une tombe. 
Sans écouter les cris et les pleurs des enfants 
Et l'appel du vieillard qui râle et qui succombe... 
Quels horribles forfaits ont commis ces gens-là, 
Pour qu'on les ait murés dans cette forteresse? 
Sans doute, ils ont tué. pillé... Plus que cela : 
Ils s'arrogeaient le droit de déserter la messe. 
On leur avait prêché le culte d'un Très-Haut 
Qui, dans l'éternité, vengeur, condamne et brûle: 
Les prêtres avaient dit : « La croix ou l'échafaud ■ 
« Dieu signe le décret que nous appelons bulle. » 
Et ces gens bravaient tout, le pape Innocent Trois 
Et les Inquisiteurs, et Rome et sa Justice... 

Alors on avait dû créer le Saint-Office 
Et faire un rude exemple avec les Albigeois. 
L'enfer se réjouit de ce tourbillon d'êtres, 
Hérétique ou relaps, qu'exterminaient les prêtres. 
La Torture, les Puits, la Fournaise, les Plombs, 
Ce fut le temps béni des expiations! 
L'Unité de la Foi, victorieuse et fier e, 
Sanctifiait l'enfant qui dénonçait son père... 

Un beau jour cependant. — tout finit ici-bas. — 
D'être sanctifié le peuple se sent las. 
Le joug pèse, la chaîne est lourde : il la secoue. 
Il trouve que c'est trop de soufflets sur la joue, 
Il trouve que les oints du Seigneur frappent fort. 
Et qu'un relaps vivant vaut bien un chrétien mort. 
Un jour donc, on le voit, avec sa grande taille. 
D'un seul geste pousser celui qui le fouaille; 
Puis renverser à coups de pieds herculéens, 
La bastille emmurée où l'on fait des chrétiens!... 

Paul Milliet. 










T^VpiWfP 



1790. Lalress (J.-P.j. H. C. Délivrance des emmures de Carcassonne. 



— n6 - 



PARIS EN 1878 



C'est Paris, la grand' ville, avec ses cathédrales, 
Ses dômes, ses palais et ses coteaux joyeux , 
Avec ses tons changeants de saphirs et d'opales 
Et ses flots de maisons tranquilles sous les deux. 

C'est Paris, échappé de ces heures fatales 
Qui mettent tout à coup la mort devant les yeux, 
Qui donnent aux enfants de ces sourires pâles 
Oh se cachent muets les suprêmes adieux ! 

C'est Paris, ayant vu le tonnerre qui roule, 
La terreur qui surgit, l'amitié qui s'écroule. 
Les services rendus et trop vite oubliés ; 

C'est Paris élevant dans une paix profonde 

Un temple magnifique aux merveilles du monde 

Et tenant de nouveau les peuples à ses pieds !... 

Paul Milliet. 



■ 




] 

'À 









&> 




- 1 t;\ % m 



'■ 



■ 










L'ESCALIER SAINT 



L'église est froide et haute : au seuil du sanctuaire. 
Flotte un jour indécis, une humide clarté. 
Tout, du portail béni jusqu'au chœur solitaire. 
Semble exciter encor l'ardente piété. 

Mais avant dépasser sous les arceaux de pierre, 
Se jetant à genoux à l'ombre d'-un pilier. 
Les fidèles, laissant déborder la prière, 
S'arrêtent longuement sur le saint escalier. 

Et les femmes surtout, les femmes qui sans cesse 
Des ombres de la nef font leur enchantement, 
A travers des élans d'ineffable tendresse, 
Se perdent dans un vague et doux recueillement. 

L'âpre dévotion qu'un feu mystique embrase 
Se montre dans leurs yeux béatement ravis. 
Tout leur être est crédule ; elles sont en extase, 
Avant d'avoir touché les dalles du parvis. 

Elles ont, avant tout, l'amour de la Madone: 
Les images des saints excitent leur ferveur. 
Au culte de Jésus leur âme s'abandonne ; 
Elles aiment le Christ, comme un divin Sauveur. 

Et dès qu'elles ont vu sur le mur le symbole 
De celui qui mourut pour laver leurs péchés. 
Elles jettent aux pieds du Maître qui console, 
Leur angoisse muette et leurs transports cachés. 

Avec le Fils de Dieu leur lèvre communie ; 
Les maigres chapelets retombent dans leurs doigts : 
Et dans un long baiser, plein d'ardeur infinie, 
Elles vont déposer leur âme sur sa croix. 

Antony Valabrègue. 




1818 Lebel (E.)- h. C. Escalier saint à San Benedetto, près de Subiaco (Italie), 



— 120 — 



HENRI DE LA ROCHEJACQUELEIN 



La Vendée à son déclin 
Prend La Rochejacquelein 

Pour son porte-glaive ; 
Tel, quand il a rebroussé. 
Le flot revient courroucé 

Envahir là grève. 

Bonchamps a déjà péri. 
Lescure se meurt : Henri 

Est le seul de taille 
A mener par vaux et bois 
Cette retraite aux abois 

Qui livre bataille. 

Général du désespoir, 

Il marche avec son nœud noir, 

Sa blanche ceinture. 
Et premier, l'épée au vent. 
Mène toujours en avant 

L'errante aventure. 

Jusqu'au jour de Savenay. 
De son peuple exterminé 

Il suit l'infortune 
Et ne quitte leur danger 
Qu'assuré de partager 

La tombe commune. 

Ce fut un tel fils des preux 
Que nos héroïques Bleus 

Gardèrent sa gloire. 
Et que nos grands Mayençais 
Louèrent son insuccès 

Comme une victoire. 

Emmanuel des Essarts. 




1821. Le Iîlant J. Henri de la Roche jacqueleïn. 



16 



DIANE SURPRISE 



Sur la pisie des daims, toute la matinée. 
O Diane, elles ont, parmi les longs abois. 
Poursuivi, sans repos, d'une course acharnée. 
Le croissant de ton front qui vole à travers bois . 

« Mes filles, c'est asse^, dit la déesse alerte. 

Déjà s'ouvre trop grand l'œil cruel du soleil 

Et je vois que vos pieds cherchent l'herbe plus verte; 

Un bain, après la chasse, est plus doux qu'un sommeil. 

Dépouillez-vous sans peur à l'abri de ces saules ; 
Nul chasseur ne connaît ce bassin écarté. 
La colombe qui baise en passant vos épaules 
N'ira pas raconter aux Dieux notre beauté. » 

Toutes joyeusement, sous la lumière tendre. 
Découvrent les splendeurs de leur virginité. 
Le flot rit sous leurs pieds... Mais, que vient-on d'entendre? 
O terreur! un soupir dans le bois agité. 

A ce bruit insolent Diane s'est dressée. 
Frémissante, et sa troupe, autour d'elle amassée. 
A ses nymphes, sortant de l'eau, pales de peur. 
Jette un voile hâtif à sa fier e pudeur. 

Georges Lafenestre. 













• •- ' 




... 


— * 










' 




' 










/ 

1 








" 










— 124 



EGLOGUE 

(Sur le tableau de J.-J. Henneri 



LE REVEUR 

Est-ce l'aube qui monte ou le soir qui décline? 
Je ne sais. L'azur doux pâlit sur la colline. 

UNE NYMPHE 

L'œil faible des mortels ne peut nous voir, ma sœur. 
C'est le moment sacré ; c'est l'instant de douceur. 
Le taillis noir se tait. Tout est silence. Écoute ! 
Nul pas ne retentit au désert de la route ; 
Vois ce reflet du ciel, rêve de Veau qui dort... 
Ma flûte lentement sonne un premier accord. 

DEUXIÈME NYMPHE 

J'écouterai debout, sur ce marbre accoudée; 

Un homme d'autrefois y sculpta son idée; 

L artiste est fils des dieux et ce socle est divin. 

Tout ce qui n'est pas l'art che^ les hommes est vain. 

Mais toi, ma sœur, sieds-toi. laissant parmi les herbes 

Tes cheveux doux et blonds traîner à flots superbes. 

LE RÊVEUR 

Au fond de ce silence obscur qu'ai-je entendu ? 
L'âme de la musique erre en ce bois perdu. 

PREMIÈRE NYMPHE 

Je chante les secrets des Rhythmes et du Nombre. 
L'adieu lent des soleils mourant au fond de l'ombre, 
La grande paix du ciel par les matins d'été. 
Et l'amour inconnu dans l'immortalité. 

DEUXIÈME NYMPHE 

Ta fixité a répété le frisson de la feuille. 

A cette heure divine où le bois se recueille ; 

Elle a dit le soupir du cœur à son éveil : 

La naissance et la mort — semblables — du soleil. 




1831. Lecomte du Nom J.-J.-A. • H. C Saint Vincent de Paul secourt les Alsaciens 
et les Lorrains, après leur réunion à la France. 



i2b 



PREMIERE NYMPHE 

Le silence m'écoute, 6 ma sœur, ma sœur blanche. 

DEUXIÈME NYMPHE 

Ta flûte a fait frémir d'aise un nid sur la branche. 

PREMIÈRE NYMPHE 

Les branches ont frémi lorsqu'en ce demi-jour 
Ta blancheur apparut comme un songe d'amour 

DEUXIÈME NYMPHE 

Les ondes ont frémi lorsqu'en cette ombre vague 
Ton corps blanc sur ce bord roula comme une vague. 

PREMIÈRE NYMPHE 

Nous sommes la Beauté. l'Amour et le Désir. 

DEUXIÈME NYMPHE 

Un chant voilé qui charme et qu'on ne peut saisir. 

PREMIÈRE NYMPHE 

N'as-tu point entendu des pas frapper la terre ? 

DEUXIÈME NYMPHE 

Nous sommes seules ; non. Ce bois est solitaire. 

LE RÊVEUR 

Le feuillée a frémi : le bois tremble, incertain 

Si c'est là la chanson du soir ou du matin... 

O charme féminin épars dans la nature ! 

O vent tiède, troublant comme une haleine pure. 

O jeunesse ! Tu viens sur ma lèvre poser 

Le désir de la source et la soif du baiser... 

Le ciel, l'onde, les bois forment votre harmonie. 

O nymphes! et quelqu'un vous y voit : le génie. 

Jean Aicard. 




1867. Leleux Armand. . H. C. <>ui .? eu. boira. 



128 — 



LA FAMILLE 



Ineffable pouvoir de l'union des âmes : 
Joie immense, repos que les épithalames. 
Mystérieux et doux, nous laissent entrevoir 
Comme un matin charmant de tendresse et d'espoir! 

Ne rien craindre, ne pas sentir même qu'on souffre . 
Ne plus voir l'avenir comme un horrible gouffre 
Oh tout se précipite, amour, illusion, 
Force, espoir, pureté, grâce, sensation; 
S'abandonner et croire: avoir l'âme ravie 
Dans l'extase muette et calme de la vie... 

Eden démesuré, rêve prodigieux. 

Horizons infinis déroulés à nos yeux. 

Ciel profond, et lier pur que notre cœur réclame, 

Et que tient, enfermés dans ses doigts, une femme!. 

Paul Milliet. 




1882. - Umatte fJ.-F._F.,. H . c Lafamtlk . pe . 



Mure décorative. 



•: 



LES JEUNES EPOUX 



Du seuil de la maison nouvelle 
Où l'époux l'accueille en tremblant, 
La jeune vierge, grave et belle, 
Descend les degrés d'un pas lent. 

Elle n'a pas tourné la tête 

Pour voir ses parents qui s'en vont. 

Et sa vieille mère inquiète 

Qui la suit d'un regard profond. 

Elle marche comme en un rêve 
Vers l'heure des troublants secrets ; 
Car l'époux est là qui relève 
Le voile qui cachait ses traits. 

Comme en un rêve elle contemple 
Ce jeune homme qui prend sa main. 
Il règne un mystère de temple 
Dans le vaste atrium Romain. % 

Et sur la jeunesse ravie 
Des deux amants silencieux, 
Prêtres augustes de la Vie, 
Plane l'ombre immense des Dieux, 

Des Dieux protecteurs de la race 
Et qui veulent que la beauté 
D'âge en âge passe et repasse 
Par delà le siècle dompté. 

Paul Bourget. 




1918. Lévv (É.). H. C. Les jeunes époux. 



- 132 - 



LE PARDON DE PLOUMANAC'H 



C'est le temps des pardons : /'Armor s'est mis en fête. 

Sous les toits dont l'iris a décoré le faîte. 

Dans le marché bruyant que hantent les sonneurs, 

Dans l'église où le saint rit accablé d'honneurs, 

Tout est musique et joie, et la vieille Bretagne 

Au soleil du dimanche ép and par sa campagne 

Que parent le gênet, la bruyère et le houx 

Ses pennérès dont l'œil est sombre et pourtant doux. 

Et cependant voilà qu'un cortège de femmes 
S'avance vers la plage où bruissent les lames. 
En portant sur un lit de lin fin et de fleurs 
Christ expirant que tient la Mère des douleurs. 
Sous le fardeau sacré se haussent leurs épaules ; 
C'est que leurs vaillants fis sont au loin, vers les pôles, 
Vers l'horrible cap Horn, piédestal de la mort! 
Reverront-ils jamais les bruyères d Armor? 
Oh ! ce n'est pas pour eux que le bignou résonne, 
Que, ce soir, à la danse on chantera le sône 
Du hardi Kloârech, natif de Lâoudour : 
De leurs mères du moins qu'ils reçoivent l'amour! 

Vers l'océan sonore elles vont, les pauvresses. 

Et bravant le soleil aux immenses caresses 

Qui couvre de lumière et de feux et d'azur. 

Les flots, les caps, les champs de la terre d'Arthur, 

Sans s'éteindre, devant l'image de la Vierge, 

Comme au fond de leurs cœurs la foi, flambe leur cierge! 

Aristide Fremine. 




p 






— i34 



ALLANT AU BAIN 



Elle va grave et droite, elle va douce et belle, 

Ses blonds cheveux au vent, rêveuse devant elle. 

La matinée est bleue et l'horizon est clair, 

La chanson de l'été bruit vague dans l'air. 

Une ivresse de vie autour d elle palpite ; 

Le ciel profond sourit, le flot tiède l'invite: 

Souple et se balançant dans les franges de l'eau, 

La jeune femme heureuse étreint son cher fardeau 

Et s'apprête à baigner les tout petits pieds roses : 

Car dans cette lumière et cette paix des choses. 

Dans ce frais paysage au calme triomphant, 

Son regard ne voit rien que son petit enfant. 

Et l'enfant radieux ne voit rien que sa mère. 

Qu'importe qu'un absent, peut-être! soit son père, 

Oublieux du foyer, ballotté par le sort, 

Entraîné par la vie ou repris par la mort ? 

Qu'importe au fond du bois la maison solitaire ? 

Doucement, tendrement écartant chaque pierre, 

Faisant du rocher même un chemin de velours, 

Deux pieds marchent pour lui, qui marcheront toujours; 

Et rien ne peut briser cette adorable chaîne : 

Le cœur qui tient son cœur, la main qui tient la sienne ! 

A. -M. Blanchecotte. 




™ & 




1940. Lobrichon 1T.1. Allant au bain. 



— 1 36 



MORT DE CHRAMNE 



Vainqueur des Francs qu'un fils rebelle avait armés, 
Clotaire veut occir son enfant et sa race, 
Et, pour qu'un incendie en ses plis les embrasse, 
Au fond d'une masure il les tient enfermés. 

Tout garrotté, les yeux d'angoisse inanimés, 
Chramne voit sur les siens déjà le feu vorace 
S'élancer pétillant, en attendant qu'il trace 
Le cercle ardent où tous ils seront consumés... 

Le Roi très chrétien doit s'applaudir, en sa rage. 
De ce qu'il va donner à celui qui l'outrage 
Ce brûlant avant-goût de l'enfer éternel!... 

Ah! devant ces horreurs, l'âme humaine abattue 
Se demande lequel est le plus criminel 
Du fis qui se révolte ou du père qui tue? 

Casimir Pertus. 




i8 



LE JUGEMENT DE PARIS 



Quelque pasteur jaloux au lait clair de tes chèvres 
Avait mêlé,, sans doute, un enivrant poison, 
Pour chasser de ton front aimable la raison 
Et pour faire fleurir la sottise à tes lèvres, 

O jeune homme qui, fier de ta virilité 
Et des regards furtifs dont, sous le bois humide. 
Te suit la nymphe ardente ou la vierge timide. 
Oses, d'un prix mortel, honorer la beauté! 

Téméraire berger, laisse tomber tes pommes ; 
Sous la triple splendeur de ces corps blancs et nus, 
Prosterne-toi, meurtri de frissons inconnus : 
La terreur de la femme est ce qui nous fait hommes. 

Garde-toi de juger laquelle, sous sa main. 
Efeuillera le mieux tes fragiles années 
Et. sans lever tes yeux, laisse les destinées 
Vers la douleur d'aimer te choisir ton chemin ! 

Armand Silvestre. 



— 140 — 



LE REPOS EN EGYPTE 



C'était un très vieux sphinx. Le soleil, la tempête 
Depuis quatre mille ans heurtaient en vain sa tête. 
Immobile gardien des mystères d'Isis, 
Il avait vu crouler soixante dynasties 
Et, sur l'emplacement des villes englouties. 
Pousser de vertes oasis. 

Or, il advint qu'un soir Joseph le patriarche. 
La Vierge et l'Enfant-Dieu, fatigués par la marche. 
Choisirent pour abri son socle dévasté. 
Le désert se taisait sous le ciel d'un bleu sombre : 
Et le front du Sauveur étincelait dans l'ombre 
Au milieu de l'immensité. 

On entendait prier les célestes phalanges.. 
Les étoiles d'argent semblaient les yeux des anges 
Veillant avec respect sur Jésus endormi... 
Le sphinx interrogea les astres en extase : 
« Oh! dites-moi pourquoi, du sommet à la base. 
» Devant cet enfant j'ai frémi ? » 

Une voix répondit : « Le vrai Dieu se révèle. 
» Sur les siècles passés brille une aube nouvelle. 
» Tes rois semaient la haine; il faut semer l'amour. 
» Sois donc fier d'abriter cette humble tête blonde 
» Dont la clarté bientôt éblouira le monde ! 
» Tu fus la nuit : voici le jour! 

» Toute chose ici-bas doit périr à son heure. 
» Seul, à travers les temps, l'esprit divin demeure, 
» Car il est le Progrès qui jamais ne finit ! »... 
Ainsi parla l'étoile à cette âme de pierre : 
Et le monstre sentit sous sa roide paupière 
Perler deux larmes de granit. 

Adrien Dézamy. 



— I4 2 



RENTREE DES PECHEURS 

Scheveningue (Pays-Bas) 



La mer, la mer du Nord, grisâtre, aux flots massifs, 

Par les vents déchirée aux pointes des récifs, 

S'étale à l'infini, lames, écumes, houle, 

Linceul d'immensité qu'un dieu d'enfer déroule, 

Ciel d'en bas, plein d'horreur, de cris, d'effarements 

Et de noyés hagards entrevus par moments. 

Deux fois malheur à qui sombre dans ces eaux mornes'. 

Au fond de l'Eau — le Sable, autre désert sans bornes, 

Sous la mer qui les noie enlise encor les morts ! 

Et quand le Flux les a charriés jusqu'aux bords, 

Il entasse en hurlant sur la ruine humaine 

Les dunes, ces tombeaux que l'ouragan promène. 

Telle est la rude mer du Nord aux bords mouvants. 

Aussi, quand tout un jour au caprice des vents, 

Hissant, serrant, larguant leurs voiles inondées, 

Les pêcheurs hasardeux ont tiré des bordées, 

De quel élan, avec quels visages contents, 

Ils regagnent l'abri s'ils sont aidés du temps! 

Le patron tient la barre, et — groupés à la poupe — 

Tous fument, en songeant par avance à la soupe, 

Au foyer, à la femme, aux petits derniers nés, 

Car avec eux déjà naviguent les aînés. 

A peine échangent-ils une brève parole : 

« Tiens bon! — Pare à virer! » — La brise se fait molle, 

Mais les deux focs enflés se maintiennent. La mer, 

Qui souvent les commande, à cette heure les sert, 

Et, ravis et muets, là-bas sous une brume 

Ils regardent grandir Scheweningue qui fume. 

Jean Aicard. 




2116. Mesdag (H.-W.). Rentrée des pêcheurs, Scheveningue (Pays-Bas) 



— '44 



UN ETANG 



EFFET DU SOIR 



La lune luit parmi les branches 
Sur la calme fraîcheur des eaux, 
Elle mêle des roses blanches 
Aux longs cheveux verts des roseaux. 

Là-haut, dans la nuit qui se lève, 
Les cerfs cheminent à pas lents ; 
Un oiseau léger comme un rêve 
S'enfonce dans les joncs tremblants. 

Je marche en pleurant, tête basse, 
Et dans l'intime reposoir 
De mon cœur ton souvenir passe, 
Doux comme un angélus du soir. 

André Theuriet. 




i9 



— i4-t> — 



LE TREPORT 



Au Tréport le Normand où la race est altière, 
Car en face la Flandre il est bourg de frontière. 
Mois a voulu saisir un des calmes instants 
Où les pêcheurs, qu'à terre amène le beau temps. 
Le long du quai sonore ont attaché leurs câbles. 
Les vents dorment; la grande mer au lit de sables 
Est pleine; la cité mire ses toits houleux 
Dans le port, et l'on voit la ligne des flots bleus 
Se tendre tout là-bas, par delà les jetées. 
Les barques, au soleil, sur leur ancre arrêtées, 
Sont vides; les marins, en lavant le plancher, 
Ont mis entre les mâts leurs filets à sécher, 
Et les voiles de pluie et d'écume mouillées, 
Puis, passant une amarre ou des chaînes rouillées 
Au cou d'un vieux canon à tout jamais muet, 
Ils ont gagné leur gîte ou bien le cabaret. 
Ils causent attablés devant des brocs de cidre. 
Bientôt la haute mer se tordra comme une hydre 
Et sur les flots couverts de bâtiments brisés 
Les autans hurleront l'hymne des trépassés: 
En attendant, le long des quais en pierre rose, 
La flottille normande au soleil se repose, 
Tandis que, seule au sein des célestes hauteurs, 
Dominant le vieux bourg, les cabarets chanteurs. 
La campagne et la grève où l'étranger s'enlise, 
Rêve sur son plateau la lourde et grave église. 

Aristide Frémine. 



ii «ta ■ < ,'j- . 






. 






2 







148 — 



L'EXTATIQUE 



O bourreaux! sous les yeux des juges pensifs, faites. 

Joyeux des nudités de ces robes défaites 

Se tordre entre les clous ces fleurs de crucifix; 

Tenaille^ ces bras blancs et ces beaux seins bouffis, 

Brqye% dedans vos coins ces os, en chaque fibre 

Tâche% que l'agonie et se prolonge et vibre, 

Fende^ avec l'acier ces flancs presque épuisés, 

Et touche^ dans ces corps que vous martyrise^ 

Le cœur! Ce cœur qui bat, comme une aile brisée, 

Dont le sang gonfle encor chaque artère incisée 

Et s'étend goutte à goutte et sans bruit sur vos mains. 

O chers bourreaux! soye^ des tortureurs humains : 

Sachant les voluptés âpres des fanatiques, 

Pour qu'il crie au contact des blessures mystiques 

Couvre^ ce tiède cœur de vinaigres, de sels, 

De tisons — cependant qu'en face des missels 

Présentés à leur yeux aux prunelles perdues 

Les extatiques, sur la croix noire étendues 

S'enfoncent avec joie et toujours plus avant 

Dans la souffrance extrême à l'extase arrivant. 

Oui, nous vous admirons voluptueuses femmes, 
Vous qui nous révèle^ d'insatiables âmes : 
Le froissement aigu de l'acier dans vos chairs 
Vous ouvre des chemins sublimes; par les airs 
Exaltant à mourir votre jouissance acre, 
Vous contemple^ des deux de lapis et de nacre 
Et des Eden nouveaux par vos douleurs conquis, 
La voix des bourreaux monte en murmures exquis 
A votre oreille, autour de vos corps diaphanes 
S' enroulent des parfums ainsi que des lianes, 
Et vous croye^ sentir en tâtant vos seins froids 
La chaleur d'une étreinte aux deux bras de la croix. 

Albert Pinard. 



— i5o — 



LE BOIS D'OLIVIERS 



Pas de brise ; l'azur estival nous accable : 
Les lourdes /lèches d'or d'un soleil implacable 
Frappent sur le tronc roux des pâles oliviers, 
Et, là-bas, toute blanche au bord des eaux, la ville 
Fait la sieste et s'oublie en un rêve tranquille 
Pendant que les flots bleus s'endorment à ses pieds! 

Quelque/ois sur le ciel aveuglant se profile 
La voile d'un bateau qui se balance, et file 
Sur le calme infini de cette mer d'été, 
Et le souffle léger de la brise marine 
Gonfle la toile ainsi que la jeune poitrine 
D'une vierge où sourit déjà la puberté! 

Sur les flancs escarpés des rudes promontoires 
Les ondes sans courroux laissent mourir leurs moires, 
Les rochers les plus nus, gais sous le soleil d'or, 
Découpent sur le ciel resplendissant leurs crêtes 
Pendant que les essaims argentés des mouettes 
Sur l'écume des flots croisent leur vif essor! 

Puis voilà qu'un berger, jeune, brun, et sauvage. 
Dont les chiens en courant jappent sur le rivage, 
En face de la mer embouche ses pipeaux, 
Et, gravement assis sur un roc sans ombrage 
Semble incarner encor ces pâtres d'un autre âge 
Qu'on croyait abîmés dans l'éternel repos ! 

Charles Grandmougin. 




2283. Orrv (A.). Le bois d'oliviers. 



C'EST LA VIEILLE ET LOYALE ALSACE! 



Dis-moi, quel est ton pays, 
Est-ce la France ou l'Allemagne? 

C'est un pays de plaine et de montagne ; 
Une terre, où les blonds épis 
En été couvrent la campagne ; 
Où l'étranger voit, tout surpris, 
Les grands houblons, en longues lignes, 
Pousser joyeux au pied des vignes 
• Qui couvrent les vieux coteaux gris-! 
La terre où vit la forte race 

Qui regarde toujours les gens en face... 
C'est la vieille et loyale Alsace! 

Dis-moi, quel est ton pays. 
Est-ce la France ou l'Allemagne? 

C'est un pays de plaine et de montagne, 
Que les vieux Gaulois ont conquis 
Deux mille ans avant Charlemagne... 
Et que l'étranger nous a pris ! 
C'est la vieille terre française, 
De Kléber, de la Marseillaise!... 
La terre des soldats hardis, 
A l'intrépide et froide audace, 

Qui regardent toujours la mort en face!. . 
C'est la vieille et loyale Alsace! 

Dis-moi, quel est ton pays, 

Est-ce la France ou l'Allemagne? 
C'est un pays de plaine et de montagne. 
Où poussent avec les épis, 

Sur les monts et dans la campagne, 

La haine de tes ennemis... 

Et l'amour profond et vivace, 

O France, de ta noble race!... 

Allemands, voilà mon pays!... 

Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse. 
On changera plutôt le cœur de place. 

Que de changer la vieille Alsace !... 

Erckmann-Chatrian. 




2292 Pabst (C.-A.). Le cadeau du grand-père. 



- i5 4 - 

UN RELAI 



Le feuillage a des tons de cuivre rouge et d'or, 
L'automne vient enfin, somptueux et tranquille ; 
Un matin, les chasseurs arrivent de la ville 
Et réveillent les bois au son triste du cor. 

Le piqueur matinal endosse sa livrée, 
Visite son fusil, boucle son ceinturon, 
Les chevaux vont bientôt bondir sous l'éperon 
Et courir sur les pas de la biche effarée. 

A travers les taillis ombreux, par les halliers 
Plantés de hauts sapins et de grandes fougères, 
Frappant leurs alezans à grands coups de lanières. 
Bientôt galoperont les sveltes cavaliers. 

Dans leurs terierr s poudreux où l'aube les éveille, 
Peureux et pressentant déjà d'obscurs dangers, 
Et la fuite à travers les arbres saccagés, 
Les lapins inquiets tendent leur longue oreille. 

Le sanglier trapu, tout en mangeant des glands 
Et courant à travers les réserves immenses, 
Sur les troncs raboteux aiguise ses défenses, 
Rêvant de longs combats et de couteaux sanglants. 

Les étangs où, roulés autour du tronc des plantes, 
Les serpents d'eau dormaient l'un à l'autre enlacés, 
Vont se rougir du sang épais des cerfs blessés, 
Et se troubler au bruit des meutes turbulentes. 

Déjà, dans le chenil, les limiers accouplés 
Jappent férocement et tirent sur leur laisse; 
On sent déjà dans l'air comme un frisson d'ivresse; 
On entend des jurons aux aboiements mêlés. 

Et les chiens vont passer en colonne serrée 
Par les sentiers déserts et les chemins jnoussus , 
Ceux que le sanglier n'aura pas décousus 
Seront fous quand viendra l'heure de la curée. 

Amédée Pigeon. 



tt 



■ ■ /m » v 

M 

Pï0% - ■ < 

:l ■,■' ' - ■ ' ■■' 



: '•"■ 'Ta 5 




— IDO — 



BETTINA 



Oh! quand je serai demoiselle. 

Je veux, en me voyant passer. 

Que l'on dise : Comme elle est belle! 

Je veux, lorsque firai danser 

Au son du fifre, le dimanche 

Après Toffice du matin, 

Mettre une longue traîne blanche 

Avec des mules de satin. 

Je suivrai toutes mes idées! 

J'aurai des colliers d'or au cou; 

J'aurai des ceintures brodées 

Tout en perles : j'en veux beaucoup! 

Et puis, je veux mes poches pleines 

De sous tout neufs et reluisants : 

Ma pauvre mère a tant de peines!... 

Je lui ferai de beaux présents. 

J'habillerai mon petit frère. 

Qu'ils sont tristes ! Je veux trouver 

Des musiques pour les distraire : 

J y y vais longtemps, longtemps rêver !. . 

A. M. Blanchecotte. 



i58 — 



LE SAINT-VIATIQUE EN BOURGOGNE 



L'hiver a déroulé son froid linceul de neige : 

Toute blanche est. la plaine et tout gris sont les deux... 

Loin du bourg, à travers les champs silencieux. 

Je vois passer, là-bas, un morne et saint cortège. 

Où va-t-il? Dieu le sait. — Un pauvre vieux cure 
A quelque moribond porte le viatique, 
Tandis que près de lui, tenant un dais rustique. 
Deux paysans dévots marchent, l'œil atterré. 

Rougeauds, transis, soufflant dans leurs doigts sans se plaindre. 

Les deux enfants de chœur trottinent en avant. 

Surveillant leurs falots allumés, que le vent 

— Cet endiablé — menace à chaque instant d'éteindre. 

Trois femmes du pays, le manteau sur le neç, 
Les pieds dans des sabots, se traînent par derrière 
En marmottant sans doute une antique prière... 
De funèbres corbeaux dans l'air sont égrenés. 

Et l'on hâte le pas, en songeant que peut-être 
L'âme de ce mourant, par un suprême effort. 
Attend pour s'envoler le divin passeport 
Qu entre ses doigts tremblants apporte le vieux prêtre. 

Adrien Dézamv. 




S 5 



e 



— i6o — 



DON QUICHOTTE 



Seul sur son fauteuil noir, plat de ventre et de bourse. 
Le cœur plein d'héroïsme et la tête à l'envers, 

Il pense aux hasards de la course 

Qu'il entreprend dans l'univers. 

Dans un rayonnement de brassards, de cuirasses, 
Au milieu d'un fatras poussiéreux de romans, 
Il rêve, sans repos, de justes châtiments 

Pour les méchants de toutes races. 

Il pourfendra bientôt comme êtres malfaisants 
Les grands moulins à vent aux tournoyantes ailes 
Et parlera d'amour platonique aux don^elles 
Des auberges de paysans! 

Il se mesurera, lutteur opiniâtre. 
Avec des gens armés comme avec des moutons 
Et connaîtra souvent le souvenir bleuâtre 
Laissé par les coups de bâton! 

Grand rêveur sans réveil, âme sublime et folle, 
Pour qui rien n'est réel hors de la vision, 

Don Quichotte, éternel symbole 

De l'éternelle illusion, 

Que te font, après tout, nos sottes ironies, 
A toi qui sais si bien, vaincu sans repentirs, 
Tout ce qu'une chimère inspire de génies 
Et tout ce qu'une erreur engendre de martyrs ! 

Charles Grandmougin. 




2429. Pille (C.-H.). H. C. Don Quichotte. 



LE VIEUX CAPITAINE 



Sans redouter la voix des océans émus, 
Sans craindre la menace obscure des nuages, 
Il a vu les pays lointains, et les rivages 
D'où tant de matelots ne sont pas revenus. 

Il a couru le monde entier dans ses voyages, 
De la froide banquise aux peuples demi-nus; 
Il sentit sur son front des souffles inconnus. 
Il s'est fait, cinquante ans, bercer par les orages. 

Maintenant, il est là, comme un oiseau blessé, 

Enchaîné sur le sol, immobile, affaissé 

Sous le poids des regrets plus que de la souffrance. 

Il voit les bricks légers s'enfuir... sans espérance 
De suivre plus jamais leur vol audacieux... 
— Et voici qu'une larme a roulé de ses yeux. 

Gustave Rivet. 




2451. Poirson (M.'. Le vieux Capitaine ; port du Havre. 



ih4 — 



PIÉTÉ DE SAINT LOUIS POUR LES MORTS 



I. La bataille a duré trois grands jours. — Ecrasés. 
Les Turcs ont fui, hurlant sous les coups des Croisés ; 
Et — vainqueurs et vaincus — par les rocs, par les branches, 
En courant, sont passés comme deux avalanches. 
Marchant sur les mourants qu'ils laissaient derrière eux. 

— Un jour s'est écoulé lugubre — un jour, — puis deux. — 
Et les blessés sentant leurs plaintes inutiles 

Sont tombés sur les morts et restés immobiles... 

Rien ne bouge plus. rien... qu'un loup et des corbeaux 

Mâchant sur les rochers de sinistres lambeaux... 

II. ... Voilà que par les monts les trompettes de cuivre 

Sonnent ! — Loups et corbeaux s'enfuient — tout va revivre. . 
Sous les pieds des chevaux le sol tremble déjà : 
Ils viennent, les Croisés ! — car saint Louis songea 
Aux morts sans sépulture et soudain tourna bride. 
Laissant le Turc se perdre au noir désert aride!... — 
Ducs, Comtes, hauts Barons, sous les bannières d'or. 
Tous portant la croix rouge — entrent au champ oh dort 
L'amas prédestiné que faucha l'Ange sombre : — 
Les morts, hideux, verdis; — les morts, horreurs sans nombre ! 

III. Dressés sur iétrier. tous regardent ces corps. 
Chacun pâlit, grimace, et fait de vains efforts 
Pour calmer son cheval qui tend le col. évente 
Le sang, et les naseaux ouverts, fou d'épouvante. — 
Part au galop. — Les vieux routiers, les vétérans. 
Suffoqués par l'odeur, se tournent dans les rangs. 

— Et saint Louis leur dit : « Donnons la sépulture 

Aux morts! » — Aucun ne bouge. — Alors, de sa monture. 
Le Roi descend, très calme, — et, sous le grand ciel bleu, 
Relève de ses mains les hommes — morts pour Dieu. — 

Maurice Montéglt. 




2461. Ponsan (E.-B.jDebat). H. C. Pieté de saint Louis pour les morts. 



— i66 — 

LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER 



La Camargue apparaît, la lande verte et jaune, 
Faite des flots de sable entassés par le Rhône 
Qui la porte en avant pour repousser la mer, 
Quand il sent que déjà son flot devient- amer 
Et qu'il va se noyer aux grandes ondes bleues. 
La lande fuit là-bas, loin, loin, durant des lieues. 
Plate, luisante avec ses lacs et ses marais 
Fiévreux, oii la tortue en vain cherche le frais, 
Car sur ces bords perdus, désolés et fertiles 
Les tamaris noués rampent comme reptiles. 
Naissant et renaissant des eaux, le moucheron 
Bourdonnant et vibrant, par bande y danse en rond 
Dans l'air chargé de sel, de miasme et de fièvre. 
Les enfants du pays, la pâleur sur la lèvre. 
De trop près dans leurs jeux ont respiré d'abord 
Ce sol d'où le fécond soleil tire la mort, 
Et seuls les noirs taureaux et les chevaux sauvages 
Mangent la saine vie à flots sur ces rivages. 
Ruminant avec l'herbe et mâchant avec l'air 
Les vigueurs du mistral, du Rhône et de la mer. 



Et c'est beau, vers le soir, quand le soleil se fond. 
De voir la plaine, avec les Saintes dans le fond 
A l'abri du clocher crénelé, qui nous parle 
Des temps oh le païen remontait jusqu'en Arle, 
Où, pour le repousser, l'église de ce bord. 
L'église même avait ses machines de mort; 
C'est beau de voir la nue au loin qu'un rayon perce, 
Les arbres confondus qu'un mirage renverse. 
Les marais et le fleuve et la mer — rougissant 
Comme un champ de bataille inondé par le sang, 
Et dans la pourpre obscure ou tout s'abîme et nage. 
De voir, grandis au loin par l'effet du mirage, 
Deux bouviers camarguais, sur leurs chevaux ardents. 
Gouverner cent taureaux du bout de leurs tridents ! 

(Miette et Noré, Chant III, troisième partie.) Poème inédit. 

Jean Aicard. 



i68 — 



L'ENFANT PRODIGUE 



« J'ai fui, sans l'embrasser, la famille qui m aime. 
J'ai gaspillé mon cœur, mon printemps et mon or, 
mes pourceaux, pour vous j'ai plus d'estime encor 
Que pour mes compagnons de joie et pour moi-même' 

« Au temps que je semais aux quatre vents mon bien 
D'innombrables amis me saluaient en maître; 
A présent que je n'ai plus rien, 
Ils passent sans me reconnaître! 

« Mon Dieu! j'ai mérité la misère et les pleurs, 
Moi qui joyeusement m'en allais par le monde. 
L'âme pleine de boue, et couronné de fleurs. 

Honoré, triomphant, immonde, 
Moi qui flétrissais tout de mon contact impur. 
La candeur des enfants et la beauté des femmes. 
Moi dont tous les regards, impunément infâmes. 
N'avaient plus mérité de réfléchir l'azur, 
Moi qui passais avec de stupides paroles. 
De l'étourdissement profond des longs repas 

Aux caresses des vierges folles, 
Moi qui n'aimais personne et que l'on n'aimait pas! 

« Mon Dieu! je veux revoir la maison paternelle, 
Tel que je suis,- sordide, en haillons ^ sans orgueil! 
Je frapperai du front sur la pierre du seuil 

Et du poing sur mon cœur rebelle! 
Et bénissant alors même mes insulteurs. 
Je trouverai mon sort encor digne d'envie 
Si mon père me dit de rester, pour la vie, 

L'esclave de ses serviteurs! » 

Chari.es Grandmougin. 
















•Kl,.','" 










2488. Puvis de Chavannes (P.)- H. C. L'enfant prodigue. 



— 170 — 



JEUNES FILLES AU BORD DE LA MER 



Leurs beaux corps frémissants, tout émus de V étreinte 

Du flot voluptueux dont ils gardent l'empreinte, 

Et de la hanche au col, laissant en liberté 

La brise caresser leur blanche nudité 

Sous les plis somptueux des chevelures brunes. 

Elles sont là, rêvant, dans le désert des dunes. 

Le ciel et l'océan palpitent tout autour, 

Roses comme l'aveu craintif d'un chaste amour. 

A travers les vapeurs molles du crépuscule 

Un courant de tendresse ineffable circule, 

Et ce parfum de femme, ardent, embrasant l'air. 

Ame de son désir, sourire de sa chair. 

— Jeunes filles, où vont dans ce soir vos pensées, 

Au rhythme harmonieux des vagues cadencées? 

Flottent-elles sans but, sans forme et sans repos. 

Comme un chant au hasard sur les lèvres éclos? 

Sous l'aiguillon cruel de vos désirs nubiles. 

Vont-elles s' épuisant en coups d'ailes stériles 

Vers l'être décevant, l'éternel inconnu, 

Que toutes ont, en rêve, étreint sur leur sein nu ? 

Ou remplis, débordants de l'ivresse sacrée, 

Vos cœurs les guident-ils, de contrée en contrée, 

Dans un ravissement divin de tous vos sens. 

Sur les pas adorés des fiancés absents? 

Ah! qui sait? en secret, déjà peut-être ont-elles 

Sur ces cœurs déchirés, saignants, plié leurs ailes. 

Et ce qui vous captive, à cette heure, en ce lieu. 

N'est-il ni la splendeur de la mer, du ciel bleu. 

Ni le charme du soir mystérieux qui tombe, 

Ni ces souffles d'amour sous qui l'âme succombe, 

Mais la seule douceur d'entendre vos sanglots 

Se perdre dans la plainte éternelle des flots?... 

Gustave Vinot. 



o 










•■'W//m:&& &m>* 



2489. Puvis de Chavannes (P.) H. C. Jeunes filles au bord de la mer; panneau décoratif. 






DERNIER RADOUB 



v Pan ! c'est le dernier coup — et que la mer soit douce — 
Maintenant à Dieu vat, à la vie. à la mort... 
Puissions-7ious sans accroc arriver à bon port ! 
Mais que sainte Anne veille! et... nageons sans secousse. » 

Et pendant que sans force il demeure à genoux 
Près de son vieil ami que le moindre choc brise. 
Les flots moqueurs poussés par une fraîche brise. 
Accourent en chantant, joyeux comme des fous. 

Et dans leurs chants vainqueurs aux rimes éternelles. 
Ils disent les splendeurs des rivages vermeils, 
Et les golfes bruyants où des vaisseaux, pareils 
A d'immenses oiseaux, ouvrent leurs larges ailes. 

Alors le loup de mer, s' appuyant soucieux 

Sur son pauvre bateau troué comme une drague. 

Ecoute tristement ce que conte la vague. 

Et des pleurs de regret viennent mouiller ses yeux. 

Armand Dayot. 



174 — 



LA FETE DE SILENE 



Cependant que Midi, descendu dans la plaine, 

Vide son carquois d'or sur le coteau vermeil. 

Par ses flèches blessé, le doux et vieux Silène 

Vient cueillir sous les bois la douceur du sommeil. 

Un âne patient, dont s'alourdit la course 

Et dont son rude poids courbe les reins velus, 

L'emporte lentement jusqu'aux bords d'une source 

Où les échos lointains ne les troubleront plus. 

Tous deux rêvent déjà de fraîcheurs sans pareilles 

Sur les galons obscurs, près de l'onde qui ment; 

Déjà la tête chauve et les longues oreilles 

Ont pris dans l'air plus tiède un doux balancement. 

— Mais les nymphes, du cœur de la forêt profonde, 

Accourent vers l'ami paisible de Bacchus, 

Et, fermant les anneaux rythmiques d'une ronde, 

Serrent des nœuds de fleurs autour des deux vaincus. 

Par le rire, la danse et les chants affolées, 

Sous leurs pieds bondissants déchirant les roseaux, 

Elles tournent, les bras tendus, échevelées, 

Et mêlent leur voix claire au murmure des eaux. 

Et Silène, parmi les adorables poses 

De leurs corps nonchalants, éclatants et nerveux, 

Semble un bourdon doré sur des touffes de roses 

Et s'enivre aux parfums vivants de leurs cheveux. 

Armand Silvestre. 




^K^HK 



2579. Roix (A. -P.). La fête d: Silène 



— i yh — 

UN ANGE AU CIEL 

FUNÉRAILLES d'un ENFANT EN ANDALOUSIE 



— « Pour moi j'aimerais mieux qu'il vive, 
Mais pour lui la mort est un bien, 
Et l'affreux malheur qui m'arrive 
Doit réjouir mon cœur chrétien. 

a L'innocent, perdu pour la terre, 
C'est un ange gagné pour Dieu. 
Dieu les donne, il les prend. Mystère. 
Adieu mon fils; bel ange, adieu. » 

Ainsi parle la mère en larmes; 
L'enfant est là, dormant, pâli, 
Et des fleurs exhalent leurs charmes 
Entre les cierges, sur son lit. 

Au-dessus de sa blanche tête 
Une couronne pend au mur... 
Les deuils d'enfant sont une fêle, 
Car il est beau de mourir pur. 

Et, marquant ferme la cadence, 
Les instruments partent d'accord, 
Et voilà la joie et la danse 
Dans la chambre du petit mort. 

Pan! drelinl — Le tambour de basque 
Heurte le coude et les genoux... 
Heureux mort! la vie est fantasque : 
Il en eût souffert comme nous. 

Lire li ! — C'est la voix des flûtes 
Qui file, claire comme l'eau... 
Heureux enfant, de fuir nos luttes 
L'amour et les coups de couteau ! 




23 



- i 7 8 - 

Clic! clac! — Ce sont les castagnettes 
Qui se choquent dans chaque main, 
Car les morts d'enfant sont des fêtes, 
De vrais bonheurs sans lendemain! 

Mais un cœur de mère est terrestre, 

Et devant le blême angelot 

On danse aux gaîtés d'un orchestre 

Où parfois éclate un sanglot. 

Jean Aicard. 



LA FEMME DE PUTIPHAR 



Il est parti* Joseph, le jeune homme aux beaux yeux, 
Celui qu'elle voulait étendre dans sa couche. 
Et dont elle eût pressé les lèvres sur sa bouche 
Dans un grand baiser furieux ! 

Puisqiién elle il n'est rien qui le charme et le touche, 
Puisque l'adolescent insensible aima mieux 
Demeurer vierge d'elle et se sauver, farouche. 
Dans un silence injurieux. 

Tout entière à la haine oii sa fuite la plonge. 
Oubliant quels pensers la hantaient jusqu'en songe. 
Terrible, elle obéit à son orgueil blessé. 

Et criant au viol, elle appelle sa suite. 
Cependant que sa chair qui se souvient, palpite 
Au prurit du désir vainement caressé! 

Charles Grandmougin. 



— 180 - 

ÉMILIENNE 



O belle, qui porte^ cette toilette-empire 

Avec un charme sans égal, 
Et l'éventail en main, fière. semble^ sourire 

A quelque tendre madrigal! 

De grâce, soye^ sourde à ces fadeurs moroses 

Que vous débite, je le crains. 
A grand renfort <i'albàtre, et de lis et de roses, 

Votre cour de contemporains . 

Sans rimes ni couleur, toute leur poétique 
N'eut rien pour louer dignement 

La perfection pure et la douceur attique 
De votre visage charmant. 

Il n'eût bien dit, cet art de galante routine 

Fait pour des Iris de carton, 
Ni le iiej droit et fin, ni la bouche enfantine. 

Ni l'ovale exquis du menton... 

La candeur des grands yeux, comment Veut-il pu rendre? 
Et, tentation du moins fou, 
La grâce des cheveux bruinant en fine cendre 
Sur l'attache molle du cou? 

Pauvres luths surannés! serinettes sans force. 

Qu'ils eussent été malvenus 
A vouloir célébrer l'irrésistible amorce 

De vos bras divinement nus! 

— Donc, belle de jadis, agrée^ d'un poète 
L'hommage esthétique et fervent. 

Qu'avec tant d'amoureux cette beauté parfaite 
N'obtint pas de votre vivant : 

Car vous êtes trop tôt. madame! ou trop tard née; 

Et Prudhon ainsi que Chénier 

Vous eussent comme il sied chantée et dessinée 

Vers la fin du siècle dernier. 

Léon Valade. 



£M I t.; • • ; 




2669 Saintin (J.-E.). H. C. Emilienne. 



LES PARCS AUX HUITRES 

La Houle (Cancale) 



Le flot descend; l'heure est propice : 
Le reflux laisse à découvert 
Les parcs sous-marins, que tapisse 
Des goémons le velours vert ; 
Et sur la grève de La Houle, 
Pleine de bourdonnements sourds. 
On voit s'éparpiller la foule 
Des pêcheuses en jupons courts. 

Elles n'ont point la mine pâle 
Des belles dames de Paris : 
Leur front, sous les baisers du hâle. 
S'est empreint d'un chaud coloris. 
Un méchant vêtement de laine 
Dessine leur torse nerveux, 
Tandis que de sa rude haleine 
Le vent fouette leurs noirs cheveux. 

A travers la plage qu'embrase 
Un rayon du soleil joyeux 
Filles vont, les pieds dans la vase. 
Et l'apir du ciel dans les yeux. 
Parfois lorsqu'un matelot passe 
Et leur lance un bon mot... salé. 
On entend monter dans l'espace 
Leur éclat de rire perlé. 

Salut à vous, jeunes et vieilles. 
Dont la main preste va chercher 
Ces larges huîtres sans pareilles 
Qui bâillent aux flancs du rocher; 
Salut, pêcheuses cancalaises, 
Ondines aux brunes couleurs; 
Salut, abeilles des falaises 
Dont ces mollusques sont les fleurs! 

Adrien Dézamv. 



; 




- i8 4 



ORIGINES DU POUVOIR 



DROIT DIVIN — SUFFRAGE UNIVERSEL 



Aux premiers jours la Force est reine de la terre 
Egalant sa massue à la foudre des dieux : 
Comme un ramier captif de l'autour odieux 
Le peuple au front tremblant s' abandonne et s'atterre. 

Puis c'est le Droit divin, couronné de mystère, 
Archer royal lançant ses traits du haut des deux. 
Il dicte à l'avenir son ordre impérieux 
Et contemple à ses pieds une cour tributaire. 

Aujourd'hui ce passé n'est plus qu'un spectre vain : 
A peine on voit encore et Force et Droit divin 
Tourner confusément sur le gouffre des rêves. 

C'est toi leur successeur, Suffrage universel ! 
Aux portes de Janus tu viens mettre le scel ; 
La grande main qui vote a brisé tous les glaives. 

Emmanuel des Essarts. 



. * ^ >. \ . . , 






v*r :: -ï 



■m 






■ 1 




SP il : J 











•tej 



•1° 

O 



24 



— i86 — 



PART A DEUX 



Lequel est le joujou de l'autre. 

De l'enfant blonde ou du chat noir? 

Ils partagent tout sans savoir 

Le mien, le tien, le sien, le nôtre ! 

C'est un vrai ménage d'amour ; 
Entre eux aucune différence: 
Aujourd'hui Minette commence, 
Bébé demain aura son tour. 

A moins que d'humeur fraternelle 
On ne voie à V œuvre tantôt 
Sur le même bol de lait chaud 
Deux langues roses pêle-mêle! 

A. M. Blanchecotte. 







"^'" 






2785. Soyer (P.). -Par/ à deux. 




2710. Sauzay (A.). Fîm d'automne. 
(Acquis par l'État. ) 



LE PRINTEMPS 



Printemps, printemps, joli printemps ! 
La mère et l'enfant sont aux champs ; 
Le jeune enfant, la jeune mère. 
Sous la caressante lumière 
Et parmi les souffles légers. 
Sont entrés dans les frais vergers. 
Au cœur du féerique royaume 
Où tout fleurit, oit tout embaume, 
Où, sous les arbres étoiles, 
Chantent les oiseaux rassemblés 
Aux fins yeux noirs pleins d'étincelles, 
Où les rayons frôlent les ailes, 
Où l'on se serait cru jadis 
Sur le chemin du paradis ; 

— Et la mère incline les branches. 
Pour que les fleurs, roses et blanches 
X2omme un tétin mouillé de lait, 
S'offrent au frêle enfantelet 

A peine aussi haut qu'une chèvre. 

Qui, le sourire sur la lèvre, 

Tend ses gentils bras ronds en l'air . 

— Et V amour fait luire un éclair 
Dans les yeux de la jeune femme. 
Qui se murmure au fond de l'âme : 

« Nos beaux enfants, trop tôt grandis. 
Devraient toujours rester petits 
Sous l'or de leurs tresses soyeuses; 
Et toujours les mères joyeuses 
Devraient te retrouver aux champs. 
Printemps, printemps, joli printemps ! 

Emile Blémon i 




2860. Todd (G.). Le printemps. 



190 



HERBAGE A SORENG 



La riche Normandie a de ces gras herbages 
Où des flots d'herbe fraîche attendent le bétail, 
Qui, laissant jusqu'au soir ïétable et le bercail 
S'accroupit lourdement dans de verts pâturages. 

Mais lorsque les grands bœufs foulent sous leur poitrail 
Le sol tout embaumé, l'eau vive et les branchages, 
A côté des taillis plantureux et sauvages 
La nature poursuit son éternel travail. 

De son souffle fécond elle effleure la plaine; 
Les vaches au repos aspirent chaque haleine, 
Et boivent à longs traits les rayons du soleil. 

Et le lait abondant va gonfler les mamelles, 
Tandis que vers le sol abaissant ses prunelles 
Tout le troupeau s'endort de son morne sommeil. 

Antony Valabrègue. 



— iq-2 



LE RENSEIGNEMENT 



Quelle méchante fée a changé le décor? 
Avril, tout barbouillé d'azur, et les mains pleines 
De lilas, de baisers et de rire, — hier encor 
Remplissait les sentiers du bruit de ses fredaines. 

Et maintenant, l'automne a mis un glacis d'or 

Sur le ciel, sur les bois, sur les monts, sur les plaines 

Dans un pâle reflet d'ambre le soleil dort. 

Et chauves et rouilles frissonnent les grands chênes. 

Idylle, Eglogue, adieu : les beaux jours sont finis. 
La fanfare succède à la chanson des nids, 
Les hurlements des chiens aux aveux du poète, 

Et le chasseur va, vient, sans rêver un moment : 
Toute sa poésie est un — renseignement — 
Qui lui fasse trouver le gîte de la bête. 

Paul Mim.iet. 













2H41. Veyrassat (J.-J.). H C. Le renseignement. 




Ï755 Segé (A.). H. C. La vallée de Courtry (Seine-et-Marne). 



25 



— IQ4 — 



LA BAIE DE DOUARNENEZ 

Sur le tableau de Emmanuel Lansyer. 



Pour que le sang joyeux dompte V esprit morose. 
Il faut, tout parfumé du sel des gom'âons, 
Que le souffle éternel emplisse tes poumons : 
Arvor t'offre ses caps que la mer blanche arrose. 

Pour toi l'ajonc fleurit et la bruyère est rose ; 
La terre des vieux clans, des nains et des démons. 
Ami, te garde encor, sur le granit des monts. 
L'homme immobile auprès de l'immuable chose. 

Viens! Partout tu verras, dans les landes d'Arec, 
Monter vers le ciel noir, infrangibles cyprès. 
Les menhirs sous lesquels gît la cendre du brave ; 

Et l'Océan qui roule en un lit d'algues d'or 
Is la voluptueuse et la belle Occismor 
Bercera ton cœur triste à son murmure grave. 

.José-Maria de Heredia. 




2978. Vuillefroy (F. de). H. C. Un troupeau de vaches'_dans VOberland. 
(Acquis par l'Etat.) 




y -:■■- .. 



2376. Perrichon (G.). Une noria, aux environs de Madrid. 



— 196 — 



HYMNE A LA MER 



... Oui, sur tes grèves d'or et sur tes roches hautes. 

Dans les champs et les prés qui fleurissent tes bords. 

Sur les murs crénelés des villes de tes côtes 

Je t'aime rugissante ou lorsque tu t'endors! 

Mon sang renouvelé par ta vivace haleine 

Dans mon corps allégé circule librement. 

Et tu fais oublier à ton fidèle amant 

Les lugubres rancœurs dont sa poitrine est pleine! 

Ah! pour te contempler, ne fût-ce qu'un seul jour. 

Pour aller à ta voix profonde qui m'appelle, 

Fuir, je veux fuir souvent dans un élan d'amour. 

O consolatrice éternelle! 
Et pourtant, je le sais, quand je viens de te voir. 
Quand je rentre en pleurant dans la fange des villes 

Mon cœur pour longtemps reste noir, 
Et des êtres aux yeux stupidement tranquilles 
Ont de plates pitiés pour mes plaintes stériles 

Et mon étrange désespoir! 
Mais que m'importe, ô mer! Vers toi j'irai sans trêve. 

Car je retrouve en ta beauté 
La puissance, la vie, et la joie, et mon rêve 

Dans sa pure réalité! 
Tout ce qui vient de toi me grandit ma pensée; 
Mon inspiration par tes clameurs bercée 
Fermente en mon cerveau tout à coup rajeuni 
Et je sens. — volupté douloureuse et suprême! — 
Transfiguré par toi plus que par l'amour même, 
Dans mon cœur trop étroit déborder l'infini! 

Charles Grandmougin. 

(Fragment d'une poésie inédite.) 



' 



I 

s 




1 



— 198 — 



LA TOURNEE PASTORALE 



Marchant à petite journée 

Et pour sa monture indulgent, 

Senor curé fait sa tournée 

Sur sa mule aux grelots d'argent. 

Pimpant, coquet et point farouche, 
A la parole tout de miel, 
Un fin sourire sur la bouche, 
C'est lui qui tient la clef du ciel. 

Au Castillan, à l'Andalouse, 
Il plaît, avec son teint fleuri, 
Et sur le compte de l'épouse 
En sait plus long que le mari. 

On l'aime, on rit dans sa paroisse : 
On en dit merveilles et monts ; 
Ce n'est pas lui qu'un bon mot froisse 
Il ne fait pas de longs sermons. 

Chapeau relevé, face ronde, 
En vérité je vous le dis, 
Avec cet abbé tout le monde 
Doit aller droit en paradis. 

Lucien Pâté. 







' r 



PREMIERE PARTIE 

COMPRENANT 

LES 

OEUVRES PRINCIPALES 

H ES 

SECTIONS DE PEINTURE ET DE SCULPTURE 

EXPOSÉES PAR LES ARTISTES 

Hors concours, Exempts, etc. 
SECTION DE SCULPTURE 






LA SCULPTURE 



Cynthia, save^-vous que c'est beau la sculpture ! 

C'est le plus grand des arts, plus grand que la Nature 

C'est l'amour, autrefois, qui créa le sculpteur : 

Car, le premier de tous, un rustique pasteur. 

Était sur le rivage avec sa bien-aimée ; 

Elle allait s'embarquer pour Vile de Némée. 

Il dessina son ombre aux flancs d'un rocher blanc. 

O miracle! C'était un portrait ressemblant ! 

Elle partit. Souvent il revint au rivage. 

Et, devant le rocher, dans sa douleur sauvage. 

Et caressant toujours le profil bien-aimé, 

Avec le javelot dont il était armé. 

La lune, au front d'argent, par son travail nocturne. 

Continuait cette œuvre : et l'amant taciturne 

Se réjouit bientôt en voyant le rocher 

Lui montrer sa maîtresse. Il n'osait approcha- ! 

C'était elle ! c'était sa longue chevelure, 

Sa jambe fière et souple en sa légère allure. 

Son sein de marbre rose et son bras arrondi : 

— Et d'un dessin si pur dans son contour hardi ! — 

C'était son front couvert, comme on l'aime à Cythere. 

Son flanc demi-drapé dans un charmant mystère. 

Et quand de ce chef-d'œuvre on demanda l'auteur : 

« Il s'appelle l'Amour ! » révondit le sculpteur. 

L'Amour ! — Et que devint la belle voyageuse ? 

— Elle laissa son rêve à la mer orageuse. 

Quand elle reparut, elle versa des pleurs 

En se reconnaissant sur un beau lit de fleurs : 

« Mais non, ce n'est pas moi, car mes belles années 

Sont sur une autre rive, au loin abandonnées ! » 

Arsène Houssayf. 











781. Karmas (E.-L.). H. C. Portrait de M. Munkacsy, buste, brotije. 



204 — 



LE DANTE 



i 

Que regarde-t-il donc dans la nuit formidable ? 
Qu'entrevoit-il au fond de V abîme insondable? 
Ce dur marcheur, par tant de spectres visité, 
Aux portes de l'horrible et dolente cite', 
Sans doute a lu ces mots : Ici, plus d'espérance ! 
C'est pourquoi les enfants, les femmes de Florence, 
Devant ce front lugubre et plus froid que le fer, 
Disaient : Voilà celui qui revient de l'enfer ! 

II 

Hélas ! quand il aura che^ la race vivante 
Contemplé la terreur, la haine, l'épouvante, 
La vertu dans Vopprobre et le crime étonnant 
L'univers à genoux, malgré le ciel tonnant ; 
Quand la main de la mort, plus lourde que la pierre, 
Aura posé le sceau divin sur sa paupière, 
Quand il ira frapper au grand seuil étoile, 
Les Anges, qui l'aimaient comme un frère exilé, 
Voyant dans son regard ce feu noir de cratère, 
Diront : Voilà celui qui revient de la terre ! 

Henri de Bornier. 



t^ , , . 




j 

^•^^{^.).n.Z. Dante Alighieri; statue, pldtre. 



GRIBEAUVAL 



Sur le seuil du palais, sous la voûte du temple 
Où la postérité' range les vrais héros. 
Où prodigue à son gré du bronze et du paros, 
La nuise les revêt d'une beauté plus ample. 

Mon âme te salue et mon œil te contemple, 
O toi, qui sans l'appui triomphal des héraults, 
Fus le savant rival des plus grands généraux. 
Et demeures pour nous comme un vivant exemple. 

Puissent tes successeurs s'inspirer de ta foi! 
Qu'ils forgent tour à tour et trempent, comme toi. 
Les métaux et les cœurs, les canons et les âmes ! 

Et qu'effaçant enfin ses tragiques revers, 
La France ressuscite^ aux yeux de l'univers, 
Dans un rayonnement de Gloires et de Flammes! 

Francis Pittié. 




4783. Rartholdi (F. A.). H. C. Gribeauval : statue, bronze. 



— 2 ON — 



JUVENAL 



Sur ton grand vers, tendu comme une corde raide. 

D'autres, des baladins, appelant à leur aide 

Tes mots drus et voyants au ton bariolé. 

En jonglant des deux mains auraient cabriolé. 

Pour gagner la faveur de César, quelques sommes. 

L'estime des rhéteurs et le mépris des hommes. 

Tel ne fut pas ton fier désir, ô Juvénal. 

Etre un déclamateur merveilleux, mais vénal. 

Croiser le lourd spondée et l'allègre dactyle 

Asse^ élégamment pour éclipser Bathylle. 

Et faire scintiller des tropes sur des riens 

Pour qu'un jour, deux mille ans après, les grammairiens 

En restassent pâmés, le ne^ sur leur pupitre. 

Ce métier de pédant tout ensemble et de pitre. 

Cet infâme métier ne te suffisait point. 

Tu te sentais les doigts agiles, mais le poing 

Terrible. Et tu jonglas, certe, avec les vocables. 

Mais comme ces bourreaux aux gestes impeccables. 

Comme ces tourmenteurs sacrés de l'Orient, 

Qui sous le soleil clair jonglent en souriant 

Avec de fins poignards ornés de figurines. 

Avant de les plonger, sanglants, dans les poitrines. 

Jean Richepin. 




4890. Chevalier (H.). Juvénal; statue plâtre. 



SAINT VINCENT DE PAUL 



Le temps est proche oit l'homme éveillé de ses songes. 
Ne croyant plus aux dieux .ju'il a priés en vain. 
Sous les religions et leurs nobles mensonges 
Ne verra plus de vrai que le sens du Divin. 

Alors désabusé, mais tolérant et sage. 

Il ira recueillant tout ce qui fut pieux. 

Tout ce qui fut sincère en ces vœux d'un autre âge, 

Pour en bâtir l'église ouverte à tous les dieux. 

Elle s'élèvera, l église universelle, 
La crypte pacifique où les peuples en chœur 
Apporteront avec le plus pur de leur ^èle 
Le sentiment qui fut le joyau de leur cœur : 

L'Hindou, son scepticisme inné pour ce vain monde. 
Le Bouddhiste, son culte à l'éternelle loi. 
Le Musulman, l'ardeur sérieuse et profonde. 
Le Juif, la résistante et militante foi. 

Et le Chrétien l'amour suprême, irrévocable. 
L'amour de Dieu dans ses créatures d'un jour. 
L'amour qu'aucun tourment, même la mort, n'accable. 
L'amour que jamais rien n'a payé que l'amour. 

Et pour représenter la charité de flamme, 
C'est toi. Vincent de Paul, qui nous apparaîtras, 
Saint prêtre catholique avec un cœur de femme, 
Et l'enfant orphelin sourira dans tes bras. 

Paul Bourget 




5013. Falguière (A.). H. c. Saint Vincent de Paul; statue, marbre. 






L'ARABE 



C'est le fils du désert : son œil calme, intrépide, 

A l'œil d'aigle pareil, 
Semble pouvoir fixer sa prunelle limpide 

Sur l'éclat du soleil. 

Qu'il a de fois senti sur sa face bron~ée 

Passer un vent de feu, 
Lorsque son noir coursier dans la plaine embrasée 

Courait sous le ciel bleu ! 

Il ne craint rien : Sois brave, ordonne le prophète. 

L'Arabe est un croyant. 
Les chasses, les combats, peuvent seuls mettre en fête 

Son âme de vaillant. 

Combattre ! A ce penser, sous sa longue paupière 

Un éclair vient jaillir, 
Et dans ses doigts nerveux son vieux fusil à pierre 

Se met à tressaillir ! 

Mais s'il rencontre un soir le lion solitaire 

Sortant des grands ravins. 
Il cédera le pas, comme à son noble frère, 

Au « Seigneur des chemins ». 

Alphonse Louvet. 




5015. Fallstedt "(J.j. Arabe; buste, terre cuite 



- 314- 



ORESTE A L'AUTEL DE PALLAS 



Poursuivi par le fouet des pales Euménides, 
En proie au chœur cruel d'invisibles démons, 
Oreste s'est enfui du palais des Atrides, 
Hagard, il court parmi les plaines et les monts. 

Les filles des enfers suivent toujours ses traces. 
Il court. Où donc trouver le repos d'un instant ? 
Il court!... Voici qu'enfin, après bien des espaces. 
Au seuil béni d'un temple il touche, haletant. 

Il est sauvé ! C'est là le refuge! Allégresse! 
C'est l'autel d'Athênê que vénère la Grèce. 
C'est le calme éternel pour ce grand tourmenté. 

Ainsi, Peuple martyr cl las de ta détresse. 
Comme Oreste aux genoux de la Bonne-Déesse. 
Vis en paix, prosterné devant la Liberté. 

Gustave Rivet. 




5104. Hugoulin (E.). H. C. Oresle se réfugie à l'autel de Tallas: groupe, marbre. 



- >i6 



PAOLO ET FRANCESCA 



Francesca!... Paolol... Mystère 
De l'amour et du châtiment ! 
La Géhenne de l'adultère 
Les entoure éternellement ; 

Douces colombes de V abîme, 
Ils passent, beau couple enlacé, 
Portant le souvenir du crime 
Mais aussi du bonheur passé. 

Leur douleur n'a pas un blasphème ; 
Ils doutent de leur crime, hélas ! 
En voyant que l'enfer lui-même 
Du moins ne les sépare pas ! 

L'Enfer!... Est-il donc vrai, poète? 
Quoi ! Toujours ? A jamais? Grand Dieu ! 
Courir sous le vent qui les fouette 
Des lacs de glace aux lacs de feu ! 

Sais-tu, Dante, si leur supplice 
Ne fut pas trop grand de moitié. 
Et si l'éternelle justice 
N'est pas l'éternelle pitié ! 

Peut-être, à cette heure d'ivresse 
Qui leur sonnait aussi la mort, 
L'épée ardente et vengeresse 
Dans leur cœur trouva le remord; 

Quand ton regard suivait leur trace 
Dans l'air noir du gouffre étonné. 
Les anges demandaient leur grâce... 
Et Dieu peut-être a pardonné ! 

Henri de Bornier. 




105. Hugues (J.-P-.:. Ombres de Francesca de Rimini et de Taoio Malatesta 
groupe, plâtre. 



28 



[8 



RETOUR DES CHAMPS 



SONNET 

La brune paysanne est partie à l'aurore 
Pour les blés onduleux pleins de coquelicots. 
Où tour à tour Yépi s assombrit et se dore. 
Docile au vent d'été qui lui courbe le dos. 

Sa grâce l'ennoblit, sa pudeur la décore; 
Son pied nu des sillons affronte les cahots. 
Et son robuste bras que rien n'enserre encore 
Maniera tout le jour faucilles et râteaux. 

Elle revient le soir avec sa blanche chèvre. 

Et, portant fièrement sa gerbe aux mille fleurs. 

Elle suit les sentiers embaumés de senteurs. 

— Fille des champs féconds, jamais ta saine lèvre 
Ne s'est trempée aux eaux noires de la cité : 
Ta beauté rude est faite avec ta pureté! 

Paul Demeny. 



( 




:-'/% /fe-fJt-^ 



~-'~~Z^-)* 



5110. Itasse (A). Une paysanne, retour des champs ; statue, plâtre. 






LE DERNIER RADOUB 

(Sur le tableau d'Emile Renouf.) 



« C'est moi qui te radoube encore, 

» O mon bateau, mon vieil ami! 

» Mais en frappant ton flanc sonore 

» Je sens que mon cœur a frémi! 

» Car avant que la mer profonde 

» Ait rongé ton bois à nouveau, 

» J'aurai quitté notre vieux monde 

■» Pour l'éternité du tombeau! 

» O compagnon de ma jeunesse 

» Toi qui me connus brun et fier ! 

» Ah! songe un peu que je te laisse 

» Deux garçons pour aller en mer! 

» A mon bon souvenir fidèle, 

» Quand ils partiront pour pêcher, 

» Sois léger comme une hirondelle 

» Et solide comme un rocher! 

» Traverse adroitement l'orage, 

» Et sur les flots retentissants 

» Danse toujours avec courage 

» Loin des sables et des brisants! 

» Mais en attendant que je meure, 

» Et que déjeunes matelots 

» Te guident d'une main meilleure 

» Sur le mouvant désert des flots, 

» Traçons encore plus d'un sillage : 

» Filons sous les vents hasardeux ; 

» Et de notre dernier voyage 

» Tâchons de revenir tous deux ! » 

Charles Grandmougin. 




5315. Ringel M).)- Djann . buste, cire 



LE TRAVAIL 



.4 la main un fuseau, sachant que l'heure est brève. 
L'oisiveté', coupable, et le labeur, sacré. 
Courbant son front de paix et de grâce entoure 
De même qu'autrefois Berthe. elle file et rêve. 

Des vierges du pays est-elle encor la sœur ? 

Est-il un cher secret que sa poitrine cèle ? 

L'amour a-t-il parfois d'ur.e large étincelle 

Rayé ses grands yeux longs tout baignés de douceur? 

Devant ses chastes traits l'Esprit du mal abdique ; 
Aux désirs curieux le silence répond; 
Le souffle intérieur égal, calme et profond 
Soulève seul le lin sur sa gorge pudique. 

D'un nimbe de candeur et de virginité 
Epouse ou fille encor le travail l'environne : 
De respects infinis l'idéal la couronne 
Mieux que son voile blanc tissé d'austérité. 

On rêve en son milieu qu'effraierait une haleine 

Quelque invisible horloge au rythme doux et lent 

Qui lui scande tout bas les heures ; en coulant 

Ses jours font moins de bruit qu'entre ses doigts la laine. 

Aristide Fremine. 




5404. Vasselot (A.-M. de). H. C. Le Travail statue, plâtre.